Innover par les échanges

Au Néolithique, on observe des diffusions d’objets hors de leur lieu de fabrication. Ces diffusions ont du s’accompagner d’échanges sans qu’on n’en connaisse les contreparties.

Quels sont les principaux déplacements de matières premières et d’objets à travers l’Europe néolithique ?

Le cas le plus marquant est celui des roches, en particulier des roches qui se taillent (le silex et l’obsidienne essentiellement), ou des roches à polir pour fabriquer des haches par exemple ou encore les basaltes et autres matériaux pour la fabrication du matériel de meunerie. Mais, on peut aussi suivre au Néolithique ancien, la circulation de coquilles marines à travers la sphère danubienne, jusqu’au centre de l’Europe et même à l’Est de la France.

Il faut donc distinguer dans ces différents cas, deux choses très différentes :

  • D’une part la circulation de matières premières à partir de leurs gîtes et parfois à très longue distance via des échanges réalisés par un groupe implanté sur les gîtes eux-mêmes ou par des groupes qui viennent faire des expéditions à la recherche des matériaux et les remportent avec eux, il n’y a lors pas d’échanges.
  • A l’opposé, circulent dans de nombreuses cultures et sur de vastes géographies, des objets finis ou semi-finis mais stéréotypés provenant potentiellement d’un même atelier. C’est seulement dans ces cas-là que nous avons des certitudes concernant l’existence d’échanges.

Prenons quelques exemples :

 Les grandes lames de haches alpines

Les haches polies d’origine Alpine de grandes dimensions ont fait l’objet de très nombreuses études ces dernières années. Car la quasi-totalité des haches polies ont une longueur de quelques centimètres qui suffit à les rendre efficaces alors que les grandes haches, qui nécessitent plus de travail, qui n’est pas utile, sont porteuses d’autre chose que d’une simple recherche d’efficacité.

Les auteurs de l’étude ont effectué un recensement des lames de haches en jadéite et en éclogite, dont les roches viennent essentiellement du versant italien des Alpes, et en prenant en compte seulement les lames de plus de 14 cm de longueur : ils sont arrivés à 1163 lames.

La répartition des haches montrent des diffusions parfois très éloignées de leur origine géologique autour de 4 zones concentriques :

  • Une zone Alpes du nord et du Sud distante de moins de 200 km des gîtes d’extraction.
  • Une zone Pyrénées – Bretagne – Bassin parisien – Belgique Rhénanie – Thuringe distante de 500 à 700 km.
  • Une zone Angleterre – Danemark, à 1000-1200 km.
  • Et enfin, une zone Écosse – Irlande située à 1600 km à vol d’oiseau.

Cette carte ne rend pas compte d’un instantané et correspond en fait à un phénomène échelonné entre la fin du 6e et le début du 4e millénaire.

Interpréter cette vaste diffusion est évidemment difficile. Les schémas proposés renvoient à des interprétations sociales qui sont sans doute les seules à pouvoir expliquer tous les constats.

On peut remarquer cependant que la diffusion des longues lames de haches en roches alpines  en Europe occidentale se superpose bien avec celle de la diffusion de métallurgie du cuivre en pleine croissance en Europe Centrale. Il s’agirait donc de 2 systèmes indépendants de valorisation du statut social et l’explication des lieux de diffusion des lames de pierre serait à rechercher dans les richesses produites et l’émergence d’élites.

On pense aussi que certaines productions possibles mais encore mal connues, comme la production du sel pourrait expliquer le développement de richesses particulières dans certains secteurs géographiques et en même temps peut-être les rares signes de réels échanges.

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 Les lames et poignards du Grand Pressigny.

Dans la région du Grand-Pressigny en Indre et Loire, on a retrouvé depuis longtemps des gros nucléus d’un silex blond typique et des dizaines de milliers de lames qui sont la preuve de l’existence de véritables ateliers de taille entre 2850 et 2400 avant JC.

Ce sont surtout de grands poignards pouvant aller jusqu’à 38 cm de longueur dont le débitage et la taille sont très caractéristiques. On les retrouve dans toute la France comme en Suisse ou en Belgique.

 Les haches en dolèrite de Plussulien.

Près du village de Sélédin dans les Côtes d’Armor, la carrière de Plussulien à livrer pendant 2500 ans (de -4500 à -2000) plus d’un million de haches polies en « dolérite ».

On pense que 40% des haches en « roche verte » de Bretagne proviennent de cette carrière. Ces haches polies se retrouvent en Bretagne, Normandie, Bassin Parisien, Nord-Est, Massif Central, dans la vallée du Rhône et même dans le sud de l’Angleterre.

 La variscite

Seconde circulation bien connue et correspondant à des ateliers d’extraction bien individualisés : celle de la variscite de Catalogne qui est un minéral de couleur verte généralement utilisé pour réaliser des éléments de parures, essentiellement des perles.

La gisement le mieux connu est celui de Can Tintorer à Gava, situé 20 km au sud de Barcelone. Il s’agit d’une exploitation en mines, avec des galeries souterraines importantes parfois de plus de 120 mètres et descendant à plus de 15 m de profondeur dont plus de 80 entrées de mines ont été repérées.

L’exploitation de cet ensemble, en fonction de mines actuellement fouillées, une douzaine sur 80, se concentre entre la fin du 5e millénaire et la première moitié du 4e., c’est a dire au Néolithique Moyen. La diffusion de cette variscite trois directions différentes :

  • Le sud et l’ouest dans la Péninsule,
  • Le nord, vers les Pyrénées,
  • Le nord-est vers le Midi de la France, Languedoc jusqu’en Provence.

L’interprétation de ces circulations envisage la variscite comme un matériaux de prestige et les mineurs eux-mêmes ne profitent pas de ce matériau car ils sont enterrés directement dans les mines et leurs sépultures n’en livrent pas.

 L’ambre

L’ambre est une résine fossile spécifique provenant de forêts d’âge tertiaire, chaud et humide provenant des côtes de la mer baltique. Elle sert quasi-exclusivement à la fabrication d’objets de parures donc interprété en terme de biens de prestige encore une fois.

Dans la deuxième moitié du 4e millénaire, ce matériau est surtout présent autour de la Baltique Pologne, Pays baltes, Finlande, Danemark et un peu Norvège, Suède. Mais dans la première moitié du 3e millénaire, les objets se diffusent aussi vers l’intérieur de l’Europe septentrionale, et vers l’ouest, la France et l’Angleterre. Dans la seconde moitié du 3e millénaire, le Danemark est moins bien représenté et l’ambre se diffuse largement au monde cordé et campaniforme à la fois en Europe centrale, en Angleterre et en France, jusqu’aux côtes méditerranéennes.

 Les métaux

Les centres de productions métalliques du Néolithique qu’il s’agisse de ceux du 5e millénaires dans les Balkans ou des centres occidentaux du 3e millénaires sont peu nombreux et localisés sur les gîtes de minerais à l’inverse des objets métalliques qui sont découverts à travers toute l’Europe, dans des contextes très divers. Il y a donc diffusion.

Les productions métalliques nécessitent de plus un savoir-faire très particulier supposant une spécialisation. Ces objets métalliques sont le plus souvent dans les premiers temps des objets de parure et même des objets de pouvoir s’agissant de l’or des Balkans.

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 Les « Biens de prestiges »

Souvent, les échanges concernent donc des biens de prestiges, des marqueurs de statut, correspondant à des matériaux rares et à des diffusions d’ampleur exceptionnelle.

Ils sont intéressants à deux titres :

  • Directement car ils nous montrent des systèmes de diffusion et de relations à très longue distance à travers l’Europe pendant le Néolithique témoignant ainsi que les populations ne vivaient pas en complète autarcie mais que des contacts existaient entre les grandes régions de développement ou d’innovation. Mettant d’ailleurs particulièrement en relations les régions de développement particulier, les régions riches et avancées… Certaines restant longtemps cependant en marge de ces réseaux.
  • Indirectement aussi, parce que ces échanges ou ces circulations particulières à travers l’Europe montrent quand même à coup sûr l’existence de marqueurs sociaux ou de marqueurs de pouvoir et qu’elles abattent comme il faut les vieilles idées d’un monde égalitaire. Dès le Néolithique ancien, nous voyons l’émergence d’élites qui sont bien implantées dès le 5e millénaire avant notre ère selon un système désormais bien établi et d’ailleurs toujours de mise.

 Les échanges au Quotidien

Il est tout aussi évident que les échanges dans l’Europe néolithique ne se limitent pas à cela.

Des circulations à moins longue distance, des échanges au quotidien ont bien du exister. Le problème est leur mise en évidence ne s’agissant pas d’objets rares découverts bien loin de leur lieu de fabrication.

On sait par exemple que les colons néolithiques ont fait des échanges avec les populations indigènes mésolithiques rencontrées : céramique, sans doute du bétail, alors que ceux-ci leur fournissaient des matières premières venant de leur territoire éloigné des implantations néolithiques.

Il serait aussi possible d’évoquer des circulations de matières premières à courte distance, pour la plupart des silex. Ou encore la présence finalement assez fréquente de vases de céramiques étrangers aux sites où ils sont découverts et venant de plus ou moins loin, des fois de la même région, des fois de beaucoup plus loin. C’est particulièrement vrai à la fin du Néolithique.

Le sel

Reste une production actuellement démontrée pour la protohistoire et en cours d’étude pour le Néolithique qui est la production du sel. Les dernières études montrent l’existence de l’exploitation du sel des fontaines salées de l’Yonne, en Bourgogne, au Néolithique final, avec des datations radiocarbones autour de 2500 avant notre ère.

Il pourrait s’agir d’une production de richesses certes, mais non prestigieuse, qui aurait pu connaître un engouement certain, ne serait-ce que pour ces qualités comme conservateur, à travers l’Europe néolithique, donnant lieu à une large diffusion, mais aussi à l’accumulation de richesses en retour dans les centres producteurs, avec l’émergence d’élites etc. etc.

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