La vallée de l’Aisne, terrain de jeu des archéologues

Depuis 1972, la vallée de l’Aisne fait l’objet d’un programme de fouilles sans précédent, basé sur une coopération entre les archéologues et les aménageurs, en l’occurrence beaucoup d’exploitants de gravières qui cherchent à extraire les granulats.

L’intérêt des archéologues, ou plutôt des « antiquaires » d’antan n’est pas nouveau, il suffit de parcourir les vitrines du MAN de Saint Germain en Laye pour réaliser que cette région est depuis longtemps, connue pour sa richesse archéologique.

A Soissons, le premier « antiquaire » connu est un avocat, maître Brayer qui fouille dès 1764 le cimetière gaulois du village de Crouy. Mais au 19 ème, on va y retrouver de nombreuses sommités comme Edouard Piette, Fréderic Moreau ou encore Octave Vauvillé qui va fouiller la vallée de l’Aisne avec une prédilection pour la période gauloise.

Plus récemment, on doit beaucoup aux prospections aérienne de Michel Boureux (+ de 40 000 clichés) qui deviendra même le premier archéologue professionnel employé par un département en France.

Pour la Préhistoire et la Protohistoire, les nombreux sites sont aussi repérés par prospection pédestre et inventoriés par des historiens locaux comme Bernard Ancien (qui notait toutes ces découvertes dans des petits cahiers à raison d’un cahier par commune) ou de René Parent qui publiait en 1973 une synthèse sur le peuplement préhistorique au sud de la vallée de l’Aisne. J’ai bien connu dans ma jeunesse tous ces passionnés de l’Histoire qui m’ont transmis le virus.

A partir de 1972, on change de braquet et la prospection cède le pas à la fouille moderne. C’est le résultat de 2 facteurs.

D’abord, il y à l’arrivée d’un professeur Tchèque de Paris 1, Bohumil Soudsky qui cherche un terrain proche de Paris pour la fouille de ses étudiants et de l’URA 12. C’est lui qui va introduire en France des nouvelles techniques comme le décapage extensif à la pelle mécanique et l’informatisation des données de la fouille.

En parallèle, il y a une prise en compte de l’intérêt archéologique de la vallée, carrefour des migrations depuis toujours et témoins de l’arrivée des premiers colons au Néolithique. Au départ, ce n’était pas gagné !

En 1973, la France comptait 1 000 chantiers archéologiques (essentiellement bénévoles) qui reçoivent environ 2,4 M de francs de subventions du Ministère de la Culture. Dans le même temps, le programme de la vallée de l’Aisne va mobiliser à lui tout seul plus de 350 000 francs dès sa première année, soit 15% du budget global. Il faut donc arracher le soutien du Ministère de la Culture et des collectivités locales.

Pour justifier cet investissement, le programme pose 3 principes innovants pour l’époque :

  • On va faire une programmation scientifique des opérations (réflexion en amont, définitions des sujets à travailler en priorité, analyse des résultats sur le périmètre de toute la région).
  • On va tester des nouvelles méthodes pour l’archéologie (décapage à la pelle mécanique, recours à l’informatique, centralisation des fouilles).
  • On cherche à professionnaliser la recherche avec un budget, des équipes permanentes, un partage des compétences et le soutien sur le long terme des collectivités locales).

Mais c’est la vallée aussi qui intéresse les chercheurs. Malgré les guerres, on considère en 1972 qu’elle est à la fois très préservée (40% de la superficie est considérée comme « archéologiquement intacte » mais aussi menacée car 75% de sa superficie est menacée par l’exploitation de gravières. Et de fait, dès cette époque, ce sont 50 hectares de vallée qui sont détruits chaque année.

La zone d’étude porte sur 250 km² on estime rapidement à 5000 le nombre de sites potentiels. En bordure de terrasse inondable, il est impossible de faire 300 mètres en ligne droite sans tomber sur un site archéologique (du Néolithique au Mérovingien) !

Carte aisne JPG

Le Programme créé une certaine émulation dans la région. J’ai visité à l’époque de nombreux chantiers (Cuiry-les-Chaudardes, Chassemy, Bucy-le-Long, Ciry-Salsogne et surtout Bazoches-sur-Vesle où Jean Leclerc fouille une allée sépulcrale SOM au milieu d’un enclos Michelsberg). Mais il y avait aussi les reconstitutions de l’archéologie expérimentale dont une maison Néolithique à Cuiry-les-Chaudardes.

Aujourd’hui, la coordination est assurée depuis 1985 par le Centre Archéologique de Soissons et l’ASAVA (Association pour le Sauvetage Archéologique de la Vallée de l’Aisne) qui rassemble des archéologues de l’Université (PARIS 1 et PARIS 10), du CNRS, du Service Régional de l’Archéologie et de l’INRAP.

http://asava.info/l-association.html

En 2012, sera inauguré aussi un Centre de Conservation et d’Etudes qui contiendra le matériel archéologique issu des fouilles archéologiques réalisées dans l’Aisne et les collections archéologiques du Musée Municipal de la ville.

Aisne-Soissons-Centre-de-conservation-et-d-etudes-archeologiques

Plusieurs centaines de sites dont 30 sites de référence.

Rien que pour le Rubané récent (vers -5 000 ans), c’est une vingtaine de sites qui sont fouillés dont certains comme le chantier de Cuiry-les-Chaudardes se déroule sur 3 décennies dans le cadre d’une programmation annuelle.

Sur ce site, 6 hectares seront fouillés, avec un total de 33 maisons, 126 fosses dont les 2/3 sont le long des parois longitudinales des maisons et 4 sépultures. Les 33 maisons se succèdent en plusieurs phases sur une période d’une centaine d’année avec une population totale estimée entre 60 et 90 habitants. On suit la vie de ce village d’après les décors des 2 300 vases en céramique retrouvé.

Le choix du fond de vallée par les premiers néolithiques s’explique par plusieurs facteurs : la recherche de sols légers, fertiles et bien drainés, la proximité de la plaine inondable pour le pâturage des animaux et les ressources en végétaux, la rivière qui est l’axe principal pour la communication entre les habitats…

La forme des bâtiments est classique : plans rectangulaires ou légèrement trapézoïdales, comportant cinq rangées longitudinales de poteaux et bordés de fosses latérales. Leur orientation est approximativement est-ouest. Leurs dimensions varient en largeur de 5 à8 m, et en longueur de 8 à37 m. Chaque maison présente une subdivision tripartite de leur espace interne avec d’est en ouest, les parties avant, centrale et arrière.

Cuiry maison

Parmi les autres sites du Rubané, on peut signaler ceux des villages de Berry au Bac « la Croix Maigret », Menneville « Derrière le Village »,  Bucy le Long « la Fosselle » et enfinOsly Courtil « la Terre Saint-Mard ».

Vase menneville

Pour le Néolithique Moyen, le site le plus emblématique est celui de Jonchery-sur-Vesles (culture Michelsberg, vers -4 200 ans) dont la fouille s’est achevée en 2003.

Il s’agit d’une enceinte d’une superficie intérieure de 5 hectares constituée de 4 à 5 fossés concentriques (soit 3 500 mètres de fossés) avec une ou deux palissades intérieures (soit 1 500 mètres de palissades nécessitant la coupe de 600 arbres).

Plan bazoches

Les données archéologiques sont importants (1 tonne de poterie !), et témoignent d’un site à vocation particulière, peut-être cérémonielles ou pour rassembler les communautés villageoises des alentours (marché ?). A coté de ce site, une vingtaine d’autres sites sont identifiés pour le Néolithique Moyen.

Parmi les autres sites du Néolithique Moyen, on peut signaler ceux des villages de Berry-au-Bac Maizy « les Grands Aisements » et Beaurieux « la Plaine ».

Pour le Néolithique Récent/Final, les sépultures collectives comme celle de Jonchery-sur-Vesle sont les monuments les plus emblématiques même si la plupart des sépultures mégalithiques ont été fouillées anciennement. Les sites d’habitats sont plus rares, d’où l’intérêt de celui de Presles-et-Boves « Les Bois plantés » découvert en 1994.

Les plans des maisons n’ont pas été retrouvés mais les objets dégagés en nombre dans les aires de rejet nous renseignent sur la vie quotidienne de l’époque : récipients en céramique, outillage en silex, restes osseux (bœuf, caprinés et porc), meules en pierre…

La fouille a porté sur 6000 m²mais les limites du site ne sont pas connues. On n’a pas pu déterminer s’il s’agissait d’une ferme (hypothèse privilégiée) ou d’un village. Heureusement, les découvertes récentes d’autres habitats (comme celui de Pont-sur-Seine) nous en diront plus sur les habitations du néolithique récent.

Pour le Campaniforme, on a découvert dans le village de Ciry-Salsogne “la Bouche à Vesle”, une sépulture individuelle datée vers -2 574 / -2 452 ans.

Vase Ciry

Comme rien ne vaut la truelle,  le décapage à la pelleteuse (à65 cm. de profondeur) a emporté la partie gauche du squelette et un poignard en silex. Le défunt est un jeune adulte masculin âgé de 20 à 22 ans, il est accompagné d’un vase typique de la période, d’un briquet en silex et un objet en bois de cerf (segment de merrain long et arqué). Seul le poignard en silex a été déposé à la gauche du défunt, il a été beaucoup utilisé d’après l’émoussé de l’arête et les retouches secondaires.

A voir aussi en vidéo : le sauvetage de la vallée de l’Aisne :

http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Decouvrir/Conferences_et_colloques/La_fabrique_de_l_archeologie_en_France/p-1937-Le_sauvetage_archeologique_de_la_vallee_de_l_Aisne.htm

 

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