L’énigme Campaniforme

Le Néolithique Européen se termine par une énigme qu’on appelle le « Campaniforme ». En effet, vers -2900 ans, on retrouve des objets et des rites très standardisés sur une aire géographique qui va de la Pologne au Maroc et de l’Irlande jusqu’en Sicile.

Comment peut-on expliquer ce « phénomène » ?

Caractéristiques du Campaniforme.

La période Campaniforme est à la charnière entre la fin du Néolithique et le début des Âges des métaux. Les anglo-saxons nomme cette période « Bell Beaker » (Gobelet en cloche) du nom du gobelet caractéristique de la période dont le profil en « S » lui donne la forme d’une cloche à l’envers. Cette forme de poterie décorée est si particulière et si généralisée qu’on se demande depuis longtemps si nous ne sommes pas face à la première culture européenne.

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Mais au-delà du gobelet, il existe un véritable « package » Campaniforme comprenant :

  • Le fameux gobelet en forme de « S » (présence systématique)
  • Les boutons en os perforés en « V » (souvent)
  • Les armatures de flèches à pédoncule et ailerons équarris (souvent)
  • Les brassards d’archer : plaques en schiste perforée qui sert de protection à l’avant-bras de l’archer (parfois)
  • La lame de poignard à languette en cuivre (assez rare)
  • Certaines parures en or (très rare)

Vase Ciry

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A côté de ce « package », la seconde caractéristique porte sur le contexte des découvertes. Pendant très longtemps, le Campaniforme a été connu par des sépultures individuelles qui s’opposaient aux modes d’inhumations collectives de la période précédente. En plus, les fouilles ont permis de démontrer des rites très codifiés comme la position des corps : allongés sur le côté, les jambes fléchies et la tête orientée vers le Nord.

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La troisième caractéristique s’intéresse à la nature du mobilier Campaniforme. Dès le début, les auteurs notent l’omniprésence des équipements d’archers qui semblent renforcer le statut du « guerrier ». En parallèle, la présence fréquente d’objets en métal (lames de poignards en cuivre ou parures en or) témoigne de la transformation profonde de l’économie et des échanges.

Les théories successives.

Jusque dans les années 1920, on met en avant la « théorie diffusionniste ». Pour Vere Gordon Childe, les Campaniformes sont des petits groupes de « marchands-guerriers », à la fois artisans céramistes et métallurgistes. Ils se déplacent pour rechercher leurs matières premières : argile de qualité, or, cuivre, ambre, afin de développer leur commerce, implanter de nouveaux comptoirs et ouvrir des routes d’échanges qui contribueront au développement de la métallurgie dans toute l’Europe de l’Ouest.

Les Campaniformes s’imposent sur les populations locales grâce à leur « supériorité technique » et leurs armes qu’on retrouve souvent avec les gobelets dans les tombes individuelles.

A partir des années 50, on remet en cause la thèse du peuple de guerrier diffusant le métal. Les datations Carbone 14 montrent que cette période est bien postérieure au début de la métallurgie.

Les nouvelles théories insistent sur l’évolution et la chronologie des objets Campaniformes. A partir des nouvelles fouilles, de l’étude des décors de vases (décors au peigne, incisés, imprimés) et des particularismes régionaux, on distingue plusieurs phases qui apportent une plus grande hétérogénéité au sein de la période.

Peu à peu, le Campaniforme devient un « mode d’expression ou une idéologie » qui se juxtapose à des cultures locales. Il s’oppose à la grande culture « Cordée » qui est présente dans toute l’Europe centrale et septentrionale. Ce ne sont plus des populations ou des objets qui se déplacent mais une idéologie qui se diffuse avec un package spécifique et la mise en place de liens entre certains groupes de populations.

Aujourd’hui, on a donc des hypothèses mais on n’a toujours pas répondu aux questions basiques :

  • Quelle est l’origine géographique du phénomène campaniforme (Rhin ou Portugal) ?
  • Comment se produit la diffusion des gobelets et des objets qui leur sont associés ?
  • Quand se phénomène commence-t-il ? et à quel moment se répand-il dans les différentes régions qu’il affecte ?
  • Pourquoi existe-t-il plusieurs styles de céramique dans une même région ?
  • Que représentent ces gobelets pour avoir connu un tel succès ? que contiennent-ils ? à quoi servent-ils ?

La perception actuelle du « phénomène ».

La fabrication d’un gobelet campaniforme nécessite à la fois plus de temps et d’investissements qu’une céramique classique non décorée. Pour certains gobelets, il faut compter 4 à 6 heures pour réaliser les 2000 à 5000 impressions sur le décor, pour d’autres il faut des argiles de qualité qui n’existent que dans certaines régions. On en déduit que leur valeur sociale est plus forte que celle de la céramique commune, d’autant que ces gobelets sont nécessaires aux rites d’inhumations des Campaniformes.

La « valeur » de ces gobelets est renforcé par les autres « biens de prestige » qu’on retrouve dans le package parmi lesquels les lames en cuivre et les parures en or. A partir de là, en lieu et place d’une théorie diffusionniste, certains auteurs mettent en avant une idéologie partagée « englobant des conceptions religieuses, économiques, politiques et sociales ».

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D’autres auteurs s’intéressent à l’utilisation des gobelets. Ils pourraient contenir des substances alcoolisées, comme de la bière par exemple, et avoir été utilisés lors de cérémonies « légitimant le pouvoir de leur détenteur, manière d’honorer des personnalités, un initié ou un guerrier valeureux ? » (Guilaine, 2007).  Par la suite, ces gobelets seraient déposés dans les tombes ou, associés aux armes du guerrier, ils témoigneraient d’une nouvelle forme de partage du pouvoir. Par cette interprétation, la céramique déposée dans une sépulture distingue le mort.

Pour ces auteurs, la répartition du package Campaniforme ne serait donc que le reflet de la diffusion de ces idées et de rituels élitistes dans les sociétés européennes. Tout cela irait de pair avec « la révolution des produits secondaires » (transformation des produits laitiers, tissage de la laine, traction animale des araires, des travois et des chars, et développement de la métallurgie), qui aurait profondément modifié les réseaux de distribution préexistants.

Les nouvelles questions de la génétique.

Au mois d’avril 2013, la revue Nature Communications a publié les résultats d’une étude génétique menée par une équipe internationale sur 39 squelettes appartenant aux diverses cultures du Néolithique Européen. Le scope de l’étude part de la culture Rubané (-5 450 à -4 775 av JC.) jusqu’à l’âge du Bronze (après -2 200 av JC) en passant par les cultures Cordée et Campaniforme (2800 à 2050 av. JC.).

Les chercheurs se sont focalisés sur l’ADN mitochondrial Haplogroup H qui se transmet de la mère aux enfants de façon quasiment inchangée, ce qui permet de reconstituer l’ascendance maternelle de nos ancêtres. Les résultats de l’étude de ces ossements démontrent que vers -2800 ans, un événement migratoire important est survenu qui a influé sur l’ADN des Européens de façon encore plus importante que l’impact génétique provoqué par l’arrivée des agriculteurs du Proche-Orient il y a vers -5 500 ans.

Selon les auteurs de l’étude, la fin du Néolithique et plus particulièrement les cultures pan-européennes (Campaniforme à l’Ouest et Cordé dans le Nord-Est de l’Europe) seraient à l’origine de l’introduction de nouveaux lignages génétiques en Europe Centrale. L’étude conforte aussi une origine ibérique du Campaniforme vers -2 800 ans et montrent une diffusion accompagnée par un flux génétique important vers l’Europe Centrale.

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En allant plus loin, cette diffusion aurait pu être également impliquée dans la diffusion des langues celtiques en Europe de l’ouest. Cette hypothèse suggère que les premiers porteurs des langues celtiques sont apparus en Ibérie et se sont diffusés le long de la côte Atlantique avec la culture campaniforme. Cette idée défit donc les vues traditionnelles qui pensaient que les langages celtiques se sont diffusés à l’âge du fer depuis l’Europe Centrale vers l’ouest.

Il y a donc encore beaucoup de questions à résoudre sur le phénomène Campaniforme…

Guerrier néo final

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