Le pouvoir des anneaux.

300 ans de présence dans tout le Nord de la France.

En Belgique, dans le Bassin Parisien et en Bretagne pendant le premier tiers du Ve millénaire, (c’est-à-dire entre -4950 et -4650 BC) on retrouve souvent des anneaux étroits, taillés dans des plaques de schiste, qui ont circulé en très grand nombre dans les communautés du groupe culturel de Villeneuve-Saint-Germain (VSG). Ces anneaux sont des parures qui étaient portés au bras comme le montre leur lustré intérieur et certaines sépultures. Ils sont certes réalisés sur une roche assez banale, le schiste, mais qui devient brillante lorsqu’elle avait été huilée.

Diffusion schiste

Leur production constituait une spécialisation régionale, avec des savoir-faire élaborés, dans les Ardennes et dans le Massif armoricain (sud de l’Orne et le nord de la Sarthe). Ces bracelets se retrouvent dans certaines sépultures, mais aussi, sous forme de fragments, dans les dépotoirs

La Chaîne opératoire comporte 6 étapes :

  • Extraction des plaques de schistes par percussion ou à l’aide levier
  • Test de la plaque pour vérifier s’il y a des zones de faiblesse.
  • Ebauche pour la mise en forme circulaire et obtenir une plaque de forme polygonale et d’une épaisseur supérieure au besoin (par percussion ou avec une enclume)
  • Dégagement de l’anneau en meulant une des faces à l’aide d’une petite meule en grès.
  • Réalisation d’un trou au fond de la « cuvette » meulée au moyen d’un perçoir et agrandissement progressif à l’aide du perçoir.
  • Lissage de l’anneau puis lustrage pour satiner la surface de la roche.

Dépot schiste

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Toutes ces étapes ne se faisaient pas sur les mêmes lieux géographiques.

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Les sites d’extraction sont des carrières et des zones de test et/ou de première mise en forme des plaques prélevées. Quant aux ateliers de fabrication, ils sont situés dans les zones d’habitats de ces carriers. Par exemple, pour la carrière de Saint-Germain-du-Corbéis, fouillée par Nicolas Fromont en 2004, les sites de transformation se trouvent dans la plaine de Sées/Alençon, soit dans un rayon de 20 km.

Reste encore à définir la relation entre les sites producteurs et les villages où l’on retrouve ses anneaux car la distance entre les deux se comptent en centaines de kilomètres.

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Une fonction très particulière de « quasi-monnaie ».

Pendant les 3 siècles, ce sont donc des dizaines de milliers d’anneaux qui ont été mis en circulation et qui ont circulé sur quelques centaines de kilomètres. Ces anneaux indiquent donc une valeur et une fonction sociale intégrées aux échanges régionaux dans la zone occupée par les communautés VSG.

Pour Pierre Pétrequin, les exemples ethnographiques montrent que de telles productions standardisées et nombreuses pourraient appartenir à la catégorie des « monnaies primitives », fondées sur un objet symbolique accessible et accepté par tous, mais avec une valeur négociable selon la situation. Il s’agirait donc d’objets-signes, utilisés bien sûr dans les échanges marchands, mais aussi pour le paiement de compensations de mariage et du prix du sang.

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Une fonction différente de celle des grands anneaux alpins.

Pour les anneaux en « roches nobles » (serpentinite, jadéitite…), les gîtes de matière première sont très éloignés du Bassin Parisien et les conditions de découverte sont souvent radicalement différentes de celles des anneaux en schiste. On les trouve en effet souvent isolés et hors contexte d’habitat ou de sépulture, ou parfois regroupés par deux, ou encore associés en véritables dépôts intentionnels.

Ces anneaux alpins ont souvent une couronne large à section quadrangulaire aplatie. Les exemplaires les plus rares sont en jadéitite tirés des contreforts du mont Viso où ils étaient exploités entre 1 700 et 2 400 mètres d’altitude.

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On ne connaît qu’une trentaine d’exemplaires d’anneaux en jade comme celui du Mané er Hroëk, à Locmariaquer (Morbihan) qui aura parcouru une distance de 850 kilomètres à vol d’oiseau, avant d’être déposé dans ce tumulus géant vers -4600 BC. Il faut aussi noté qu’une grande hache polie à talon pointu était engagée dans l’anneau-disque. Dès la découverte, la symbolique sexuelle de cette association avait donc évidemment été reconnue.

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D’autres anneaux-disques alpins – plus nombreux ceux-là – ont été réalisés en serpentinite, une roche moins tenace que les jades, mais susceptible d’acquérir un magnifique poli. La répartition des anneaux en serpentinite se calque sur celle des anneaux en jade et s’étend entre la Slovénie et la moyenne vallée de la Loire, illustrant des transferts sur 1 000 kilomètres d’Est en Ouest.

La rareté des anneaux-disques alpins, leur découverte essentiellement hors contexte archéologique conventionnel, ainsi que l’ampleur des transferts à longue distance, semblent montrer qu’il s’agissait d’objets-signes valorisés, utilisés dans le cadre de rituels religieux.

D’autres types de grands anneaux.

A la même période, on trouve aussi des anneaux-disques de type alsacien façonnés à partir de galets ovalaires et plats récoltés dans la vallée du Rhin en amont de Bâle. Ce sont des galets en serpentinite, en métagabbro ou plus rarement en schiste et leur forme tout à fait inhabituelle et irrégulière permet de les reconnaître facilement. Ces anneaux alsaciens sont très présents dans les sépultures, où ils étaient disposés par paires mais ils étaient également portés en contexte villageois. Ces anneaux alsaciens ont circulé sur une distance de 800 kilomètres à vol d’oiseau, depuis Bâle jusqu’aux côtes bretonnes.

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L’origine des anneaux-disques réguliers en serpentinite restent à préciser. On les retrouve en Italie du Nord et dans la vallée de la Saône, mais la majorité est concentrée dans le Bassin Parisien et en Bretagne, comme pour les anneaux en schiste. Beaucoup sont d’origine alpine mais certains de ces anneaux montrent des traces de repolissage de la couronne à partir d’ancien anneau irrégulier sur galet du Rhin, dont la découpe extérieure a été modifiée en cours de transfert.

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On aurait donc un processus de repolissage d’anneaux alsaciens et d’anneaux alpins, pour se conformer aux canons régionaux du VSG, où la production concernait surtout des anneaux réguliers en schiste à section quadrangulaire. Ces modifications d’anneaux issus du Rhin et des Alpes vont désamorcer leur signification sociale « alpine» et répondre aux critères des importateurs. On est dans la même logique que pour le repolissage de certaines haches en jades alpins, lorsqu’à la même époque, elles atteignaient le Bassin Parisien, puis la Bretagne.

Reste encore les anneaux-disques réguliers à couronne large en amphibolite. Ces anneaux en amphibolite sont en général découverts hors contexte, soit isolément, soit disposés par paires. L’origine de la matière première a été récemment localisée dans le massif de Sarrazac (Dordogne), où des dalles étaient sélectionnées dans le lit d’un ruisseau, puis mises en forme par taille et bouchardage. La répartition de ces anneaux souligne des transferts orientés vers le nord, c’est-à-dire en direction du groupe de Villeneuve-Saint-Germain, jusqu’à une distance d’au moins 400 kilomètres. Leur état actuel très altéré est de couleur terne, mais le polissage d’un anneau expérimental met en lumière les extraordinaires qualités esthétiques de cette roche qui rappelle celle des jades alpins.

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Pour conclure, on peut imaginer une certaine filiation entre tous ces anneaux. Les plus anciens sont des anneaux en serpentinite et en jadéitite, qui atteignent le Bassin Parisien et l’Alsace vers -5300 BC. Puis, vers -5000 BC, d’autres productions prennent le relais en France avec les anneaux irréguliers en Alsace, les anneaux alpins en Savoie et les anneaux en amphibolite dans le bas Limousin. C’est aussi à cette époque que les schistes Ardennais et Normands ont été intensément exploités pour fournir les milliers de bracelets en schiste et alimenter un stock considérable de monnaie pour les échanges marchands et les compensations sociales.

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Si l’on en croit les exemples ethnographiques actuels, une «monnaie primitive » est nécessairement fondée sur des croyances religieuses et des mythes d’origine (Godelier, Pétrequin). Parmi ces croyances, on pourrait retrouver les anneaux en jadéitite, en serpentinite ou en amphibolite déposés (le terme de « consacrés » ou « offerts » serait plus juste) hors des villages et des sépultures ou encore représentés sur les stèles du Ve millénaire. Et lorsqu’ils sont associés à une sépulture, c’est bien de distinction sociale qu’il s’agissait, dans un système hiérarchique inégalitaire où les échanges, les dons et les compensations impliquaient des objets-signes – des grandes haches et des anneaux de « jade» – manipulés par les élites.

Tous les fondements d’une « monnaie primitive » sont présent dès le début du Ve millénaire, jusqu’à ce que la production massive d’anneaux en schiste conduise à sa dévaluation rapide vers la fin du Villeneuve-Saint-Germain, tandis que les anneaux exotiques ont encore été utilisés jusqu’au milieu du Ve millénaire.

Catalogue Expo Inégalités
Pour en savoir plus, voir « Un site d’acquisition du schiste pour la fabrication d’anneaux au Néolithique ancien à Saint-Germain-du-Corbéis » de Nicolas Fromont (2006) mais aussi et surtout les tomes 3 et 4 du « Projet Jade » initié par Anne-Marie et Pierre Pétrequin.

 

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