Ah !, les fameuses « haches votives »

Rien ne m’agace plus que de voir des pseudo-spécialistes qualifier de « votives » des haches au prétexte qu’elles ne font que quelques centimètres. C’est comme si les archéologues du XXX° siècle trouvaient « votifs » les bouts de craies de nos classes primaires ou les petits crayons de papier usés !

Ce constat de hache « votive » est donc faux à 99%, il oblige à redéfinir ce qu’est une lame de hache et quelles en sont ses fonctions.

Définition du caractère votif :

  • Selon Wikipédia, le dépôt d’un objet votif est destiné :
  • Soit à appuyer une demande auprès d’une divinité
  • Soit à remercier d’une grâce obtenue
  • Soit afin de se rappeler à la mémoire de la divinité invoquée
  • Voyons si une lame de hache polie de 3 cm. peut être considérée de « votive » ?

Définition et usage

La meilleure définition de la hache Néolithique est sans doute celle de Leroi-Gourhan : « Quels que soient les matériaux mis en œuvre, le lieu et l’époque d’utilisation, les haches sont, du point de vue technique, des outils composites comprenant une lame tranchante ajustée à un manche, qui travaillent en percussion lancée ». Dans la plupart des cas, le manche ou même la gaine ont disparu et seule subsiste la lame.

Parmi ces lames, on distingue 2 grandes familles, les haches (l’axe du fil de la lame est parallèle par rapport à celui du manche) et les herminettes (l’axe est perpendiculaire).

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Mais, même derrière le terme de hache, il faut imaginer plusieurs outils.

Encore aujourd’hui, les bûcherons utilisent plusieurs types différents de hache :

  • la hache d’abattage et la cognée, pour abattre les arbres et débiter les billes
  • la hache à ébrancher les troncs à terre
  • la hache à refendre, ou merlin, ou coin, pour fendre les billes dans leur longueur

Chaque hache a un type de forme adapté à sa fonction. Pour illustrer cette diversité, on peut prendre l’exemple des nombreuses « hache marteaux » en bois de cerf qui sont utilisées au Néolithique récent comme « coin » pour refendre le bois et produire des planches.

Les études de Pierre Pétrequin en Nouvelle-Guinée confirment que les formes, les fonctionnements et les fonctions des haches sont en relation plus moins directe avec la composition des milieux arbustifs exploités (forêt primaire ou secondaire, espaces plus ou moins ouverts, etc.).

Comprendre l’importance du cycle de vie de la lame

Une lame de hache est un objet dynamique. Une fois emmanchée à l’état du « neuf », la lame va subir 2 altérations fréquentes liées à la nature violente de son usage  :

Elle peut se casser, ce qui va entrainer un refaçonnage et une nouvelle forme

Elle va s’user, entrainant un réaffutage et une nouvelle forme

On parle de cycle d’usage normal, (usure du fil du tranchant par émoussage ou esquillage qui nécessite un réaffûtage des biseaux par polissage) et un cycle de cassure entraîne une reprise plus ou moins importante de l’objet, pouvant conduire à une transformation totale.

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Selon la thèse d’Eric Thirault portant sur un corpus de 1 222 haches alpines, il constate que 15% des lames ont une preuve visible de cassure (chiffre en dessous de la réalité car on ne peut identifier un refaçonnage complet).

Les études menées sur à Chalain dans le Jura, sur des tranches de temps resserrées (quelques décennies) démontrent que le taux de réemploi de la roche, en un même lieu, dépend de la difficulté à se procurer des lames neuves venues de Suisse. En clair, plus c’est rare, plus on va l’utiliser.

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Quelques données statistiques et chronologiques

Plus on s’éloigne de la zone de production, plus la proportion de petites haches de travail va baisser. En effet, sur un rayon de 200 km, on retrouve beaucoup de petites haches à vocation utilitaire.

Si on prend un peu de recul, on peut se baser sur l’étude de E.Thirault (portant sur plus de 1 220 lames de 0 à 30 cm) et sur le corpus des haches du projet Jade (950 haches entières de plus de 13,5 cm. en jadéite, éclogite et omphacitite).

Basé sur ces 2 études, on voit que dans les collections publiques et privées, pour 1 000 lames de haches alpines, on retrouvera :

  • 232 haches entre 0 et 5 cm. (23,2%)
  • 614 haches entre 5 et 10 cm. (61,4%)
  • 114 haches entre 10 et 15 cm. (11,4%)
  • 22 haches entre 15 et 20 cm. (2,2%)
  • 10 haches entre 20 cm et 25 cm. (1%)
  • 8 lames entre 25 et 46 cm. (0,8%)

23,2% de lames entre 0 et 5 cm., ça fait quand même beaucoup de « votives »…

L’évolution chronologique montre une constante augmentation des tailles entre Néo Ancien et Néo Final. Ce qui ne veut pas dire qu’une petite lame sera nécessairement plus ancienne car statistiquement, le nombre total de lames est beaucoup plus important au Néolithique Final. Mais, une grande lame ne pourra appartenir au Néolithique Ancien, ce qui montre bien que l’économie de l’objet est plus important dans les périodes les plus anciennes.

Le rôle de l’emmanchement

L’emploi d’une gaine en bois de cerf comme intermédiaire entre le manche et la lame permet d’amortir les chocs lors de l’usage en percussion lancée. Il permet aussi d’économiser sur le manche qui se fracture moins vite (et qui est beaucoup plus long à fabriquer que la gaine) et d’économiser sur la lame (car on peut utiliser des modèles plus petits) tout en gardant la même efficacité qu’une grande lame.

Très souvent une lame emmanchée va montrer une différence entre sa partie emmanchée et sa partie extérieure (lustrages, reprise de bouchardage pour une meilleure fixation, différence de couleurs et même traces de colle).

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Des objets (parfois) non utilitaires

A coté de ces outils, il existe aussi des lames de hache qui sont pas être destinées à équiper des outils utilitaires pour 5 raisons essentielles :

  • Leurs dimensions (jusqu’à 45 cm) qui rend inapte à toute forme d’emmanchement
  • L’énergie et le temps pour la réalisation qui permet de douter d’un usage utilitaire
  • L’expertise nécessaire à la fabrication d’outils complexes (surpolissage)
  • La présence de lames comme mobilier d’accompagnement des défunts
  • L’origine lointaine des matières premières (les jadéitites Alpines en Bretagne)

Ces raisons attestent de fonctions autres que strictement utilitaires et dénotent une importance sociale et symbolique bien supérieure à la seule fonction technique d’outil de travail.

Une petite lame en grès vert de 3 cm trouvé dans un champ de betteraves aura du mal à rentrer dans cette catégorie.

Des haches votives dans les dépôts volontaires

Parfois, on retrouve ces objets dans le cadre de dépôts volontaires. On peut citer la découverte de La Bégude-de-Mazenc dans la Drôme en 1972 où les 10 lames polies sont constituées de roches semblables, dont huit sont de façonnage identique et très soigné, pour des longueurs forts différentes (de 15 à 35 cm).

Il semble que ces dépôts expriment deux faits :

  • La capacité à réunir en un même lieu des objets les plus souvent exceptionnels
  • La capacité à les soustraire du monde des vivants, car déposer des objets en terre équivaut à les détruire symboliquement (parfois même, ces haches sont brisées net).

On retrouve aussi cette signification dans les deux grandes haches Alpines plantées, tranchant vers le haut, dans une tourbière de l’Aisne (Vendeuil) ou dans celles des sépultures Bretonnes.

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Des haches votives en contexte sépulcral

Dans tout le néolithique, on retrouve des haches en contexte sépulcral. Au Néo Ancien et Moyen, le dépôt de ces lames procède d’un mode de distinction de l’individu et indique des différences de traitement des personnes dans la mort.

Au Néolithique Final, dans les sépultures collectives, le statut de la hache est plus difficile à percevoir car il n’est plus un objet attaché à un individu mais au site lui-même : simple outil déposé après l’achèvement de la construction, viatique de consécration ?

Aucun indice ne permet pour l’instant de répondre à cette question, mais on peut parler ici de dépôt votif (sans pour autant que la taille de la lame n’entre en jeu).

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Quid des hachettes-pendeloques

Les hachettes-pendeloques sont des petites lames de haches en roche tenace (jamais en silex), dépassant rarement les 5 cm. qui se distinguent par une perforation proche du sommet qui permet de les porter comme une pendeloque et peuvent donc être considérées comme des éléments de parure façonnés à partir de petites lames polies utilitaires.

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Elles sont typiques du 4° millénaire et apparaissent en contexte funéraire comme élément de parure individuelle, porté en collier ou peut-être parfois au bras ou à l’oreille. Les hachettes-pendeloques sont donc investies d’une fonction de représentation liée à l’individu qui les porte.

Certains auteurs pensent que ce sont des haches très usées, se charge de l’histoire de son propriétaire et acquiert ainsi une valeur individuelle d’autant plus forte que la lame polie est constituée d’un matériau souvent rare. Jeter de telles objets étant impossible, ils sont déposés comme viatique funéraire et percés pour sortir du système de valeur de l’outil hache et entrer dans un autre système où elles assument un rôle de talisman ou d’amulette.

Pendentif Jadéite perforée 3,6cm vendée

Conclusions

En synthèse, pour casser le mythe de la petite « votive », on peut donc dire que :

  • Il n’existe pas une lame mais des lames correspondant à des besoins différents. Et la petite lame d’herminette pour réaliser une mortaise est un besoin différent de la grande lame de hache pour éclaircir une forêt primaire.
  • La lame est un objet dynamique qui se casse et s’use, entraînant un refaçonnage qui va diminuer la taille de l’objet
  • La matière première n’est pas toujours disponible, ce qui va pousser certaines populations à user ces objets jusqu’au bout
  • Le caractère votif n’est pas décelable en prospection (hors parure de type hache pendeloque) mais il est plus facile à déterminer en contexte sépulcral ou lors de la découverte d’un dépôt de plusieurs haches
  • La hache comme objet symbole (non utilitaire) ne se définie pas par sa petite taille mais par d’autres postulats (origine lointaine, expertise technique, énergie dépensée…) qui implique une certaine rareté de l’objet
  • L’analyse des tailles montre bien qu’une lame de moins de 5 cm. n’est pas rare
  • L’analyse des lames du Néo Ancien montre bien que la majorité des haches est <5 cm.
  • Le développement de l’emmanchement indirect (gaine en bois de cerf) à partir de Néo Moyen offre la possibilité d’utiliser des lames plus courtes

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La preuve qu’on peut être de petite taille tout en étant très utile : Lame de heminette en jadéite et sa gaine dite « bifide » (trouvée à Chalain – Jura)

 

Pour aller plus loin : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2001/thirault_e#p=0&q=284&a=title

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2 réflexions sur “Ah !, les fameuses « haches votives »

  1. Bonjour,

    J’adore ton blog, merci pour ton travail.

    Je viens de trouver une erreur dans les chiffres (pourcentage / nombre):
    61% des haches entre 5 et 10 cm. (284 lames)
    23% de haches entre 0 et 5 cm. (751 lames)

    Lode

    J'aime

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