Ce que nous dit cette hache « verte »

Vous pouvez faire l’exercice, mettez 10 haches polie de nature différente sur une table : silex clair et foncé, dolérite, grès, fibrolite, serpentine, pélite-quartz… et jadéitite.

Vous demandez à quelqu’un d’en choisir une seule sur l’esthétique de la lame. Immanquablement, c’est la jadéitite qui sera choisie pour sa couleur, son aspect, l’accroche de la lumière, le soyeux au toucher…

Mais au-delà de cet aspect esthétique, qu’est ce qui caractérise ces lames exceptionnelles et que nous disent-elles de nos ancêtres au Néolithique ?

Tout commence dans les Alpes.

Le « jade jadéite » du Viso (NaAl Si2O6) par opposition au « jade néphrite ») est composé essentiellement de jadéite, un silicate de sodium et aluminium du groupe des pyroxènes, plus dur (7 sur l’échelle de Mohs), plus dense et plus rare. C’est le minéral le plus difficile à travailler du Néolithique et sa couleur ne s’altère pas avec le temps. On peut penser que ces caractéristiques faisaient de ce minéral un objet d’exception.

Les gîtes de « jade » (jadéitite, éclogite et omphacitite) sont rares dans le monde et rarissimes en Europe. Après des décennies de prospections, les archéologues et les géologues du « Projet JADE » n’ont identifié que 2 gîtes susceptibles de fournir des ébauches assez grandes pour fabriquer des grandes haches : Principalement les contreforts du Mont Viso (le plus haut sommet des Alpes du Sud, il faut le souligner) mais aussi sur le Mont Beigua (au Nord de Gènes).

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Les carrières identifiées au Mont Viso se situent entre 1700 et 2400 mètres d’altitude. Au Néolithique (comme aujourd’hui d’ailleurs), l’homme ne vit pas à ces altitudes. Il vit dans les vallées et montent sur les contreforts du Viso uniquement pour extraire des ébauches de haches. Il faut de la volonté et une organisation sociale forte pour organiser ces expéditions à seule fin d’extraire ces blocs. Les hommes viennent  de villages situés jusqu’à 50 kilomètres à la ronde, il leur faut 2 jours pour monter en altitude, une semaine ou deux pour extraire la roche puis encore 2 jours pour descendre les kilos d’ébauches destinées à être retravaillés dans les villages.

L’exploitation sur les contreforts du Viso ne peut se faire que l’été. On sait que l’érosion est forte en montagne et que chaque année de nouveaux blocs de jadéitites vont apparaître sur la montagne. Pierre et Anne-Marie Pétrequin comparent cette situation à celle observée chez les papous de Nouvelles Guinée. Là-bas, on ne parle pas de roche mais du sang d’une puissance surnaturelle qui « transpire » ces jades pour les donner aux hommes.

Un savoir faire très spécialisé à maintenir sur 3 000 ans.

Les modèles ethnographiques nous indiquent que l’extraction des haches est une affaire d’hommes. Le mobilier des tombes néolithiques confirme ce modèle avec des haches (et des poignards) dans les sépultures d’hommes (et du matériel de mouture du côté des femmes). Comme les papous, nos ancêtres néolithiques ont utilisé le feu pour extraire les blocs. La roche est tellement dure qu’elle ne se brise pas. Il faut mettre en place des foyers le long des blocs et utiliser le choc thermique (chaud et froid) pour débiter des ébauches. Les charbons de bois retrouvés aux pieds des blocs nous aident aussi à positionner ces carrières dans la chronologie. On observe une utilisation sur près de 3000 ans (entre -5 300 et -2 300 avant notre ère avec un pic autour de -4 300).

Au sein des exploitations, une très grande majorité des ébauches concernent des petites haches de travail (moins de 13 cm). Des dizaines de m3 de roches ont été débité mais seuls quelques abris témoignent de la préparation de grandes haches polies. Un inventaire de ces haches de plus de 13 cm. a été lancé il y 20 ans. On en a retrouvé un peu plus de 2 000 dans les musées et les collections particulières. En imaginant qu’il y en ait 10 fois plus, ça ne ferait que 20 000 haches produites sur 3 000 ans, soit à peine 7 par an !

Viso Abri

Il faut pourtant un savoir-faire très particulier pour réaliser ces grandes ébauches. Après 20 années de pratique, les archéologues n’ont toujours pas réussi à fabriquer des grandes haches sur-polies et affinées comme celles de la région Morbihannaise (sans aide mécanique). On pense qu’il fallait au minimum une vingtaine de haches par an pour maintenir un savoir-faire technique sur plusieurs générations. On aurait alors 20 haches sur 3 000 ans soit 60 000 grandes haches (dont 3% seraient connus).

La méthode d’extraction par le feu pour éclater la roche dans l’axe de fissures ou de plans de clivage permet d’obtenir des supports à tailler longs parfois d’une cinquantaine de centimètres mais elle est très dispendieuse en matière première. On a une masse considérable de déchets impropres à la taille et au bouchardage mais il faut surtout passer un nombre d’heures incroyable pour transformer une ébauche en préforme puis en hache polie.

La comparaison avec la hache en silex est intéressante, notamment sur la phase de polissage. Une préforme de hache en silex de 20 cm. doit perdre environ 100 grammes pendant la phase de polissage. Avec un rendement moyen de 5 grammes par heure, il faudra une vingtaine d’heures de polissage à la main. Pour la jadéitite, le rendement net (pauses comprises) n’est que de 1 gramme par heure. Il faudra au moins 100 heures pour polir une grande hache de 20 cm. Pour les grandes haches très fines (à force de polissage) des tumulus Morbihannais, on peut penser que le temps de travail pour des artisans spécialisés sera supérieur à 1 000 heures.

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Pour conclure cette première partie, on peut donc dire que nous sommes en présence d’une roche à la fois très dense et très rare, issue de carrières difficilement accessibles qu’on part exploiter aux cours d’expéditions réservées aux hommes. Le feu est utilisé pour extraire la roche de la montagne sacrée, les ébauches sont sélectionnées et seuls quelques artisans ont le savoir-faire nécessaire pour travailler les grandes ébauches. Le temps de préparation et de polissage sera par la suite bien plus long que pour d’autres matières comme le silex.

Des réseaux de circulation sur des milliers de kilomètres.

La circulation des haches n’est pas nouvelle mais là où une carrière « normale » comme celle de pélite-quartz des Vosges va exporter sur 200 kilomètres, les jades alpins vont faire jusque 1800 kilomètres. C’est le cas pour des haches qui arrivent en Bretagne et qui repartent dans des réseaux d’échanges jusqu’au Sud de l’Italie. Il faut donc une valeur sociale incroyable pour que de la Sicile au Danemark et de l’Espagne à la Bulgarie, on retrouve ces haches exceptionnelles.

Les chercheurs ont identifié 2 grands réseaux. L’un à l’Ouest depuis le Viso jusqu’en Ecosse ou au Danemark et l’autre vers l’Est depuis le Beigua jusqu’à la Bulgarie (Varna) soit environ 2 000 kilomètres dans un sens comme dans l’autre. Certaines haches arrivées en Bretagne sont même reparties vers l’Ouest et le Sud (Allemagne, Suisse, Espagne et Italie du Sud) comme celle de Laterza (Tarente) qui aurait alors fait plus de 3 000 kilomètres !

Carte Jade

Au-delà des distances, on remarque des régions bien précises où se concentrent les haches alpines : le Morbihan, la région Parisienne, la vallée du Rhin, l’Ecosse, Varna en Bulgarie.

Une diffusion aussi lointaine ne peut se faire de « proche en proche » car la répartition n’est pas homogène. On a donc des élites locales qui s’échangent des haches vertes sur des distances de plusieurs centaines de kilomètres. Derrière ces haches, on devine des sociétés très inégalitaires et surtout une fonction idéelle à imaginer pour ces objets.

La carte de répartition montre aussi des attentes différentes suivant les époques, les régions ou les cultures. Les jadéites claires partent plutôt au Nord et les éclogites au vert sombre sont appréciées au Sud. Les formes sont variées et les haches se transforment au hasard de leur pérégrination. Par exemple une même hache en « goutte d’eau » (forme Durrington) sera repolie en forme triangulaire dans le Bassin Parisien (forme Altenstadt) et par la suite attirée en Bretagne pour sa couleur verte claire pour y être repolie en hache Carnacéenne (forme Tumiac), avant d’être parfois réexportée vers l’Espagne ou l’Allemagne.

Une chose est certaine, quel que soit sa forme, la lame de hache est le symbole qui domine le Néolithique. En tant qu’outil fonctionnel, c’est l’instrument de base de l’agriculteur en ambiance forestière pour défricher mais aussi pour construire son village et ses pirogues. Les grandes haches ont donc aussi été des objets utilitaires mais dont les caractéristiques (longueur, rareté, ténacité…) étaient hors du commun.

A force de repolissage, d’affinage, et de polissage « à glace », certaines sont passées d’outil fonctionnel à statut idéel. On en retrouve même dont le talon a été perforée pour, sans doute, mieux les pendre et les afficher. Le mythe est si fort que dans de nombreuses régions, les cultures locales ont cherché à les imiter. C’est le cas pour le silex en région Parisienne, la serpentine en Suisse ou encore des néphrites pyrénéennes en Espagne.

Des dépôts et des rituels très particuliers.

Les haches alpines sont absentes des villages, on les retrouve toujours en dehors des lieux de vie.

La très grande majorité des haches sont trouvées au hasard de promenades, de travaux agricoles ou de travaux d’aménagement. Souvent, elles viennent par paires ou alors associées avec d’autres objets : soit des haches en autre roche (silex, dolérite, fibrolite…), soit d’autres objets comme les grands anneaux de jades alpins.

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Tous ces dépôts sont trop nombreux pour n’être que de simples « caches ». Ils ne sont donc pas là par hasard. Quand on analyse le contexte des haches documentées, on remarque que 79% des haches se trouvent à proximité d’eau (dans des marais, des rivières, proches de sources…), 13% dans des abris rocheux ou des fissures et 8% autour de menhirs ou de barres de stèles. On les voit aussi souvent sur des points culminants (col de montagnes…).

Ces dépôts de haches ne sont pas que des offrandes. Ils sont déposés dans des lieux privilégiés (les sanctuaires des dieux) où une élite locale va pouvoir rentrer en communication avec la puissance surnaturelle d’un « autre monde ».

On a donc à la fois une inégalité entre les hommes, avec la circulation des jades à longue distance entre les élites qui en contrôlent les fonctions rituelles et religieuses et une inégalité imaginaire entre les élites et les Puissances surnaturelles, contrôlée par des personnages puissants dont la fonction est le contrôle de la marche du monde pour le bien de tous. Pour souligner cette « communication », on constate que les haches sont « plantées » verticalement en terre, le plus souvent avec le tranchant vers le haut. C’est exactement comme celles figurées sur les gravures du tumulus de Gavrinis (Morbihan).

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Ces haches vont rester là et ce n’est qu’au Campaniforme et à l’Âge du Bronze (vers -2200) qu’on va trouver des réutilisations de ces haches, souvent comme marteau de métallurgiste. On peut penser que ces « sanctuaires » et leurs haches sacrées auront été respectés pendant des milliers d’années, témoignant de la force du mythe des haches polies en roche verte.

A l’opposé de ces dépôts, on trouve aussi des exceptions, les haches déposées dans des sépultures. Sur un corpus de 2 000 haches, 138 ont été retrouvé dans des tombes (7%), essentiellement en Bretagne (68 haches) mais aussi en Italie du Nord, en Bulgarie, en Normandie, en vallée de la Saône et peut être à Lieusaint en région Parisienne.

Les plus anciennes de ces tombes à haches sont les celles de la région Morbihannaise (entre -4 600 et -4 300), au moment exact de l’explosion du mégalithisme. Dans ces tombes, destinées à un nombre très faible d’individus, on va trouver des ensembles avec des haches en roches alpines, des haches en fibrolite (Espagne), des perles vertes en variscite (Espagne) et des anneaux de jades ou en serpentine.

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Certaines de ces haches ont été brisées et d’autres brûlées comme pour un rite sacrificiel, mais ce n’est pas le cas de toutes les haches. Dans les tumulus, ce sont les grandes haches en éclogite sombre qui seront brisées au tiers de leur longueur pour en faire tomber le tranchant. Dans le même temps, les plus belles haches comme les jadéitites translucides seront conservées intactes. Ces haches sacrées qui ont été consacrées aux Puissances surnaturelles sont gardées intactes, car elles sont le signe de la communication durable établie entre le monde des hommes et d’autres Mondes imaginés.

Un lien évident entre les haches et le phénomène mégalithique.

Il y a donc clairement un lien entre les haches et les grands monuments de pierre. Les deux phénomènes sont d’ailleurs synchrones. Au-delà des gravures de aires de haches sur les dalles de Gavrinis, on retrouve aussi souvent des haches emmanchées et des crosses figurées sur les monuments de Bretagne (Locmariaquer…), du Bassin parisien mais aussi en Suisse. Les haches sont aussi placées comme des dépôts de fondation dans des sépultures collectives ou dans des barres de stèle (les 4 haches de Quiberon – Petit Rohu). Il faudra autant d’énergie pour construire ces architectures que pour faire venir ses lames de haches exotiques.

Par la suite (vers -4 300) le mythe des haches va accompagner le développement du mégalithisme au départ de la Bretagne vers toutes l’Europe. Là aussi, les barres de stèles sont sans doute liées aux eaux avec des alignements à Carnac dont on pense maintenant qu’ils ont été érigés pour lutter contre la montée des eaux (25 cm. par génération au Néolithique dans le Golfe du Morbihan qui a progressivement noyé les marais salants qui faisaient la richesse de ses habitants). On trouve aussi des haches associées aux barres de stèles placées au plus haut de la marée sur la Loire, ou encore aux barres de stèles placées au débouché des ruisseaux sur les lacs alpins. Partout le même phénomène de haches et de barres de stèles !

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Pour conclure sur ce que nous disent ces haches.

La hache comme « objet-signe » est une réinterprétation de l’outil fonctionnel de base de l’agriculteur au Néolithique. Elle devient progressivement un objet sacré au fur et à mesure qu’elle se charge des mythes qu’on lui attribue.

Cette hache rare et extraordinaire témoigne d’une inégalité bien réelle entre les hommes, avec la circulation d’objets sur des longues distances entre les élites qui en contrôlent les fonctions rituelles et religieuses.

Mais il y a aussi une inégalité entre les élites et les Puissances surnaturelles. Cette relation est assurée par des personnages puissants dont la fonction est le contrôle de la marche du monde pour le bien de tous.

Le signe de jade pourrait donc avoir été conçu pour être donné à un supérieur, d’abord offert à un partenaire de haut rang pour être finalement consacré à une Puissance surnaturelle.

Jade interprétations

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