Les haches alpines : Objets-Signes au 5°millénaire

Le minéral « jadéite » a été défini en 1865 par Alexis Damour à partir de haches polies découvertes dans le Morbihan. Il est d’abord convaincu que ces haches néolithiques venaient d’Extrême-Orient mais dès 1881, il pointe une origine probable dans les Alpes italiennes, sur les versants du mont Viso au sud-ouest de Turin.

A partir de 1995, dans le cadre du projet JADE, toutes les sources européennes de jades au sens large (regroupant des jadéitites, des omphacitites, des éclogites à grain fin et même certaines amphibolites) ont été explorées et échantillonnées.

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Mais il aura fallu attendre le mois de Juin 2003 pour que Pierre et Anne-Marie Pétrequin découvrent les premières exploitations de jadéitites alpines, principalement sur le massif du mont Viso et à un moindre degré du massif du Beigua au nord de Gênes. Leur méthode : Prospecter les torrents un à un, trouver des galets de jadéite en position secondaire puis remonter ces torrents pour découvrir des aires de fabrication spécialisées, axées sur la production de grandes lames en tirant profit de gisements de très gros blocs.

Au départ des contreforts du mont Viso, point culminant des Alpes du Sud, un réseau de circulation des haches alpines va alimenter toutes les cultures du Néolithique entre 5300 et 3000 ans avant J.C. Ce réseau touche progressivement :

  • l’Écosse à 1 600 kilomètres à vol d’oiseau,
  • La Bretagne à 1 000 kilomètres,
  • La péninsule Ibérique à 1 400 kilomètres,
  • L’Italie du Sud et Malte à 1 200 kilomètres,
  • Les côtes orientales de la mer Noire à 1 700 kilomètres
  • Et même le nord-ouest de la Turquie à 1 800 kilomètres.

La circulation des jades alpins représente donc un phénomène unique du Néolithique européen, avec une Europe occidentale du jade qui venait s’opposer, à la même époque, à une Europe centrale et balkanique de l’or et du cuivre.

Carte Jade

Pourquoi ces Jades Alpins ?

Pour exercer une attraction sur l’ensemble des peuples de l’Europe Occidentale pendant plus de 2000 ans, il fallait des objets extraordinaires.

On peut mettre en avant l’esthétique de ces roches précieuses, souvent d’un beau vert, translucide, lumineux et qui accroche la lumière. Ces caractéristiques visuelles des jades se trouvent d’ailleurs amplifiées par le grain de la roche, qui permet d’obtenir un magnifique poli, parfois poussé jusqu’à un effet miroir.

On peut aussi citer la résistance de ces jades. En effet, une hache polie fonctionnelle en jade peut être utilisée longtemps pour l’abattage et le travail du bois, sans raffûtage du fil du tranchant. Mais cette ténacité remarquable implique aussi un très long investissement en temps de travail pour tailler, boucharder et polir une lame de hache. Un exemple : le rendement moyen du polissage manuel d’une hache en jade est seulement de l’ordre de 2 à 3 grammes par heure.

On peut insister sur la rareté des jadéitites dans la nature, avec seulement une vingtaine de gîtes connus à l’échelle de la planète. Dans le cas du mont Viso, la valeur des jades se trouve accrue par les conditions d’accès difficiles. Les gites se trouvent en effet à haute altitude, ce qui impose de vraies expéditions estivales pour aller débiter les gros blocs et préparer les ébauches.

Il y a donc un faisceau de caractères particuliers qui conduisent à considérer ces matières comme uniques, brillantes et inaltérables, à l’instar de l’or, de l’argent et des premiers cuivres.

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La production des haches en jades Alpins.

Mettre en forme de petites lames polies pour équiper herminettes et haches de travail n’offre guère de difficulté technique, en partant d’éclats tirés de petits blocs éclatés au percuteur de pierre. Mais, à côté de cette production massive, il est autrement plus complexe de réaliser une grande hache polie pouvant dépasser 40 centimètres de longueur comme celle du Mané er Hroëk à Locmariaquer (Morbihan).

Il fallait d’abord organiser des expéditions estivales pour atteindre les gîtes du mont Viso, entre 1 750 et 2 400 mètres d’altitude; exploiter de gros blocs résistants à tout débitage par percussion; et enfin séjourner sur place pendant plusieurs jours, en occupant des abris-sous-roche inconfortables, le temps de mettre en forme quelques dizaines d’ébauches prêtes à être bouchardées.

Pour détacher de grands éclats et de longues lames, l’utilisation du choc thermique a été privilégiée dès la fin du VIe millénaire. On fait des petits feux sur le côté des blocs jusqu’à faire éclater la roche dans l’axe de fissures ou de plans de clivage. Cette technique exige un bon savoir-faire, surtout pour sélectionner les meilleures roches, mais elle permet d’obtenir des supports à tailler longs parfois d’une cinquantaine de centimètres. Cette méthode est très dispendieuse en matière première, avec une masse considérable de déchets impropres à la taille et au bouchardage.

Avec le temps, les gros blocs de jade se sont raréfiés. Une autre technique a donc été développée à partir de 4500 ans avant J.C. : celle du sciage. Les blocs irréductibles par choc thermique sont alors été débités par rainurage à la plaquette de bois et au sable de quartz concassé, comme le montre l’ébauche de Lugrin (Haute-Savoie). Cette technique (une spécificité des exploitants venus du versant français des Alpes) était très fastidieuse mais présentait l’avantage de pouvoir obtenir de très longues barres de jade, tout en réduisant au minimum le volume des chutes inexploitables. Elle facilite le travail des tailleurs qui peuvent réaliser de grandes ébauches de haches avec un niveau plus faible de savoir-faire.

Enfin dès le milieu du IVe millénaire, tandis que les grandes haches en jade perdaient leur valeur, les producteurs ont à nouveau adapté leur technique pour produire plus rapidement des petites haches de travail, dont la fonction n’était plus qu’utilitaire.

Ces modifications techniques témoignent de l’évolution de l’imaginaire des sociétés néolithiques, où, pendant plus de deux millénaires, les lames polies en jade surdimensionnées sont considérées comme des objets-signes fortement valorisés.

L’évolution des grandes haches polies en jade.

Le projet Jade a dressé une cartographie complète des haches alpines de plus de 13,5 cm. Ébauches comprises, l’inventaire actuel des grandes haches en jade (de longueur comprise entre 13,5 et 46 centimètres), dépasse à peine 2 000 exemplaires pour toute l’Europe occidentale. C’est à la fois beaucoup en valeur absolue et très peu si l’on se réfère à la durée de production, c’est-à-dire plus de deux millénaires. Il est donc improbable que tous les hommes aient pu avoir accès à ces objets extraordinaires.

L’évolution chronologique de la forme des haches et de leur répartition géographique permet de suivre la mise en place, le développement et l’effondrement d’un système de valeurs sociales qui, parti d’Italie du Nord à la fin du VIe millénaire, a gagné l’essentiel de l’Europe occidentale pendant la deuxième moitié du Ve et le début du IVe millénaire.

Jade Chronologie

Les haches les plus anciennes, fusiformes étroites, appartiennent au type Bégude. Elles sont apparues en Italie du Nord vers 5300 av. J.-C., tandis qu’en France, les importations sont plus tardives, entre 5000 et 4600 av. J.-C., parallèlement à l’utilisation des anneaux disques en jade ou en serpentinite. Leur répartition souligne les régions les plus touchées par les influences italiennes et méditerranéennes. Les haches de type Bégude illustrent le grand savoir-faire de tailleurs spécialisés dans l’exploitation des jades de couleur sombre, des éclogites fines en majorité.

Un peu avant le milieu du Ve millénaire, le type Bégude disparaît, tandis que se développe le type Durrington, de forme amygdaloïde plus ou moins allongée. Les savoir-faire impliqués dans cette nouvelle production sont plus simples et à la portée de tous après quelques mois d’apprentissage, car l’essentiel du temps de travail est en fait consacré au polissage. Les haches de type Durrington ont d’abord gagné le Bassin Parisien et la Bretagne, puis l’Allemagne avec l’expansion du Michelsberg, enfin la Grande-Bretagne lors de sa première colonisation par les agriculteurs venus du Continent.

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Le type Altenstadt (et ses contemporains : Greenlaw et Chenoise) est triangulaire à tranchant faiblement convexe. Il appartient à la même famille que Durrington car il s’agirait en fait d’une sélection, dans le Bassin parisien, de haches de type Durrington en jadéitite claire, repolies pour en modifier la forme et donner un autre sens social à ces objets-signes. Le rôle des cultures néolithiques du Bassin parisien – en particulier Cerny et Michelsberg ancien – aurait été primordial dans cette nouvelle interprétation de la forme des haches.

Dans l’Ouest de la France, la rareté du type Altenstadt doit être soulignée. Il s’avère que cette région – et surtout le golfe du Morbihan – a attiré les haches de type Altenstadt, en particulier celles en jadéitite fine de couleur claire, qui ont à nouveau été repolies pour en faire des objets-signes inimitables : les haches Carnacéennes (Tumiac, Bernon, Saint Michel…). Ce sont des haches à forme triangulaire étroit et tranchant élargi, d’une belle régularité et d’un polissage poussé, imitaient les plus anciennes haches en cuivre d’Europe du Sud-Est qui commençaient alors à circuler en petit nombre. Certaines de ces haches repolies repartent ensuite en direction de l’Est, soulignant la profonde influence du Néolithique de la région de Carnac.

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Le type Pauilhac est également une imitation de haches en cuivre à tranchant étalé, probablement celles qui ont été importées en Italie du Nord depuis les Balkans, dans les derniers siècles du Ve millénaire. Sa répartition, restreinte à la moitié méridionale de la France et au nord-est de l’Espagne, pourrait coïncider avec les réseaux d’influence du Chasséen.

Pendant la même période, les haches de type Puy, longues barres à section quadrangulaire en jadéitite ou en éclogite, illustrent l’apogée de la production par sciage. Elles couvrent en grand nombre la France et l’Allemagne, tandis qu’elles sont rares en Italie du Nord maintenant touchée par la métallurgie du cuivre. Cependant, cette production massive précède de peu l’effondrement du système des haches de jade pensées comme signes sociaux.

Concurrencées par les haches en cuivre en Italie centrale, dans le Midi de la France et en Espagne, la valeur imaginaire des haches en jades décline progressivement pendant

la deuxième moitié du IVe millénaire. Le type Puy cède la place à une ultime imitation de hache en cuivre, le type Vihiers, de forme trapézoïdale à talon arrondi, tandis que s’essoufflent les transferts à longue distance. Quant aux toutes dernières importations, celles des haches de type Remedello, elles ne touchaient plus que les bassins du Rhône et de la Saône, à 300 kilomètres des sources de matière première.

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Avec le IVe millénaire finissant, l’interprétation idéelle des grandes haches surdimensionnées a vécu, cédant la place à d’autres objets-signes, comme les poignards en cuivre ou en silex qui accompagnaient l’élaboration d’autres formes d’organisation sociale.

Objets-Signes de Jade et rituel religieux

La plupart de ces grandes haches ont été découvertes par hasard, hors contexte archéologique, hors des villages et des activités quotidiennes, et même hors des sépultures et du monde des morts (à l’exception notable du Golfe du Morbihan).

On a  donc regroupé ces grandes haches dans la catégorie des objets de prestige, de parade et de cérémonie, avec un rôle assez vague et surtout en contradiction avec l’hypothèse de sociétés néolithiques faiblement inégalitaires.

Il en va tout autrement aujourd’hui. On considère que ces lames polies hors du commun, à la fois par leur matière première précieuse exotique et leurs dimensions inusuelles, étaient des signes sociaux rares, inspirés de l’outil emblématique du Néolithique pour ouvrir la forêt et manipulés par les élites dans un contexte de fortes inégalités sociales.

Exclues des échanges marchands, les haches en jade auraient circulé à longue distance à la faveur de dons sans contrepartie matérielle, en particulier pour établir des liens d’alliance entre différents centres de pouvoir. Comme le suggèrent les exemples ethnographiques de Nouvelle-Guinée, le principe de ces dons repose nécessairement sur un système de valeurs religieuses des objets signes.

Aussi ne doit-on pas s’étonner de trouver les grandes haches regroupées dans des dépôts enterrés ou plantées verticalement dans le sol dans des points remarquables du paysage, comme au Petit Rohu, à Saint-Pierre-de-Quiberon : des marais, des abris-sous-roche, de gros rochers, des stèles et des menhirs, réputés comme points de communication entre le monde terrestre et d’autres mondes, souterrains ceux-là, peuplés de Puissances surnaturelles. Il s’agirait alors de véritables actes de consécration religieuse, les haches étant offertes aux Puissances qui gouvernent le monde, de la même manière qu’elles étaient données aux élites du moment.

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Cette hypothèse est largement confortée par la représentation fréquente des haches en jade parmi les signes de la mythologie carnacéenne, autour du golfe du Morbihan bien sûr, mais aussi en plein coeur du Bassin parisien et en Bourgogne orientale.

Vers le milieu du Ve millénaire, le golfe du Morbihan a d’ailleurs attiré un nombre remarquable d’objets-signes exotiques : les haches et les anneaux en jades alpins, bien sûr, mais aussi des perles en variscite de la péninsule Ibérique, probablement accompagnées de lames polies en fibrolite opalescente.

Les tumulus géants carnacéens, dont les plus célèbres sont ceux du Mané er Hroëk à Locmariaquer, de Saint-Michel à Carnac et de Tumiac à Arzon, auraient alors été construits pour abriter les sépultures de rois-prêtres, inhumés ou incinérés avec les objets-signes de leur pouvoir religieux, témoins incontestables de domination et d’alliances à longue distance.

Morbihan Arzon aerial

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