L’or blanc du Néolithique

A la fin de l’été 2015, les plages de Soulac (Gironde) ont été marqué par un fort recul du trait de côte qui a révélé une cuve à saumure datée aux environs de -3000 ans. Cette cuve de 1,50 mètre de diamètre sur 70 cm. de hauteur, est composée de deux parois faites de baguettes en bois tressées sur une armature verticale. À l’intérieur des deux parois, un comblement en argile permet de la rendre étanche. Elle servait probablement à stocker l’eau de mer pour la production du sel. Après décantation, la saumure obtenue était chauffée afin d’obtenir des pains de sel utilisés pour la conservation des aliments et la consommation humaine et animale. Cette découverte met en lumière un élément important du Néolithique : l’exploitation du sel.

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Pourquoi le sel ?

L’extraction du sel en Europe date au moins des premiers néolithiques, c’est à dire vers le VIe millénaire avant J.-C. Quand on pense sel aujourd’hui, on imagine surtout les marais salants et les littoraux, mais une grande partie de la production de sel vient de cette chauffe artificielle d’une saumure ou bien de l’extraction de sel gemme.

Quelque soit sont origine, l’intérêt du sel en grain, une fois cristallisé, est de pouvoir se conditionner sous forme de pains avant d’être échangés sur des longues distances. Ce sont d’ailleurs les déchets de terre cuite (pour le briquetage) et les mines de sel de l’Âge du Fer qui ont intéressé les « antiquaires » dès le 18ème siècle. Pour le Néolithique, le rôle du sel est plus difficile à cerner, on le décrypte par les techniques utilisées (captages, analyse des poteries) ou par l’impact sur le milieu et sur la circulation des biens.

Ce qui est certain, c’est qu’au Néolithique, le régime alimentaire repose sur la consommation de bouillies à base de céréales où l’apport de sel cristallisé serait devenu nécessaire pour rétablir le déficit en chlorure de sodium. On estime que ce besoin est de 1 à 3 grammes/jour  pour satisfaire les besoins physiologiques de l’homme.

Le rôle du sel est aussi connu pour d’autres activités :

  • La conservation des denrées et la protection contre les bactéries
  • L’amélioration de la lactation des animaux domestiques (30 à 50 g de sel par jour et par vache)
  • La fromagerie (Le sel confère son aspect et une grande partie de son arôme au fromage)
  • La tannerie (les peaux des animaux abattus, sont conservées jusqu’à leur traitement en tannerie soit par séchage, soit par salage, soit encore par trempage dans une saumure – eau additionnée de sel)
  • La pharmacopée thérapeutique
  • La fixation des teintures sur les fibres textiles
  • La métallurgie de l’or

Mais le sel a aussi un rôle comme valeur marchande pour être échangé comme une monnaie. Son intérêt est de pouvoir être conditionné sous forme de pains avant d’être échangés sur des longues distances. Il représente donc une forme de richesse pour ceux qui l’extraient comme pour ceux qui le possèdent.

Pour retrouver les traces du sel au Néolithique, on essaie d’identifier les techniques utilisées (captages, transformation et analyse des poteries) ou l’impact sur le milieu et sur la circulation des biens. Mais les archéologues se tournent aussi vers l’ethnologie qui nous aide à comprendre les évolutions des pratiques alimentaires mais aussi les conséquences sur les échanges entre communautés.

L’apport de l’ethnologie.

C’est le travail de Pierre et Anne-Marie Pétrequin en Papouasie Nouvelle-Guinée qu’il faut regarder. On y apprend les différentes techniques mises en œuvre pour le traitement des matières premières, les formes de contrôle du sel et comment se fait sa diffusion.

Les observateurs insistent sur l’importance du sel dans les fonctionnements sociaux. Les pains de sel minéral font partie des richesses traditionnelles utilisées par exemple par les communautés des « hautes terres » pour les paiements au même titre que les porcs, les haches et les coquillages. Pour obtenir ce sel, il faut tremper dans l’eau d’une source salée, des végétaux sauvages ou des plantes cultivées, puis les sécher avant de les brûler par combustion lente pour conditionner la cendre salée en pains agglomérés. Par la suite, ces pains sont séchés plusieurs jours pour les durcir.

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La teneur en sel dépendant donc de 3 facteurs :

  • La teneur en sel de la source
  • La porosité des végétaux
  • La qualité du tri des cendres entre sel et combustible

En Papouasie, le sel est produit uniquement par les hommes sous la forme d’expéditions pouvant durer plusieurs mois et qui poussent les hommes à parcourir parfois plus de 8 jours de marche pour se rendre aux sources salées. Ensuite, ces pains de sel vont circuler en retour sur plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres, ce qui nécessite des réseaux très organisés. Ce réseau est toujours aux mains des hommes et sert dans les échanges, les paiements, les dots mais aussi comme moyen pour les jeunes hommes des expéditions à accéder aux richesses en porcs, en haches et en coquillage qui sont indispensables pour devenir un « vrai homme ».

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Il est important de comprendre que le pain de sel est plus qu’un bien de consommation, c’est un bien de stockage durable et même le signe d’une richesse, tout comme les longues haches en pierres. Ce point de vue permet d’enrichir la perception de la gestion du sel dans le Néolithique européen.

L’apport de l’ethnologie – Le sel marin des Philippines

Sur l’île de Panay, jusqu’aux années 1990, les pécheurs ramassaient le sel sur le haut des plages pendant la saison sèche. Le principe consiste à aplanir la plage à l’aide d’un râteau ou d’un araire avant de venir arroser la surface avec de l’eau directement prélevée dans la mer, à quelques dizaines de mètres en contrebas. Cette opération de ratissage et de mouillage se répète pendant une semaine, le temps que le sable superficiel, ainsi remué et séché chaque jour, se charge en sel marin.

A la fin de la semaine, le sable est récolté par raclage superficiel, puis tassé dans de grands paniers tronconiques en bambous et fibres tressés. On verse ensuite de l’eau de mer au sommet de l’entonnoir, l’eau s’infiltre à travers le sablon et se charge en sel jusqu’à saturation. Le liquide concentré s’écoule alors dans une fosse aménagée sous le panier et cette saumure est versée dans des troncs de cocotiers évidés, disposés parallèlement sur des tréteaux, à proximité des cônes de filtrage. Au bout de deux journées ensoleillées, le sel cristallisé est soigneusement récolté à l’aide d’un racloir et d’une pelle à longs manches. Il faut noter que ce procédé a aussi été reconnu sur les bords du Lac Cuitzeo au Mexique.

Toujours aux Philippines, chez les Mangyan installés dans les Hautes-Terres de l’île de Mindoro, les habitants descendent trois à quatre fois par an sur le littoral pour produire du sel. Ils se servent de cônes de filtrage plantés hors-sol mais le filtrage de l’eau de mer se fait avec des cendres et des charbons qui sont tassés dans les paniers de bambous.

A la fin de ce premier filtrage, la saumure récoltée à la base n’est pas destinée à une évaporation solaire mais à une chauffe dans un récipient plat à bords peu élevés fait en écorce d’arbre. La cuisson est soigneusement contrôlée afin que l’évaporation se fasse progressivement, le beau sel blanc cristallisé étant récolté au bout de 6 heures et plusieurs versements de saumure.

L’utilisation de récipients en céramique existe aussi pour la cuisson de la saumure. C’est le cas par exemple avec des céramiques à fond rond et paroi épaisse, à la morphologie très standardisée : 17 cm de haut et 15,5 cm de diamètre. Placés sur des pierres allongées qui les soutiennent au-dessus des braises, les poteries vont chauffer du matin tôt jusqu’en fin d’après-midi, la saumure étant ajoutée au gré des besoins. Au final, le sel sera donc échangé ou vendu sur la base de cette unité de contenance, il pourra alors voyager en direction des agriculteurs à l’intérieur des terres.

Si on applique ces références ethnographique au Néolithique, on remarque certaines similitudes :

  • Même si l’aire de récolte du sel marin disparaît facilement, on a retrouvé des sillons de labours tracés à l’araire et inscrites sur une tourbe en milieu marécageux datée du Ve millénaire, sous la plage du Petit Rohu, en presqu’île de Quiberon (Cassen 2010). Ces traces témoignent sans doute de la récolte de sel, d’autant que la culture des céréales est ici peu envisageable, même avec un niveau marin plus bas.
  • Les fosses de filtration sont inconnues mais on retrouve des structures enfouies en forme de silo qui pourraient être des réservoirs effondrés.
  • Les récipients en écorce d’arbres comme le bouleau ne sont pas connus mais on retrouve de nombreux petits récipients tronconiques en Vendée et en Charente-Maritime de même que des plats larges en Bretagne qui pouvaient servir à chauffer la saumure pour en extraire la croûte de sel.

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Le sel dans le Néolithique en France.

Pour le Néolithique, on retrouve essentiellement les restes du captage (aménagements en bois) et surtout les terres cuites et briquetages qui servaient à la chauffe ou comme moules à sel. Sur les sites, les archéologues trouvent aussi des accumulations de charbons et de cendres ou même des outils de pierres dans là où est exploité le sel gemme.

En France, on a trouvé autour de la source de Moriez dans les Alpes, l’armature d’un ancien clayonnage datée autour de 5600 avant J.-C.. Dans le Jura, celle de Grozon s’établit autour d’un véritable rempart en fer à cheval qui protége l’émergence salée. On peut signaler aussi les 19 troncs de chêne évidés des Fontaines Salées à Saint-Père-sous-Vézelay (Yonne, France) qui sont maintenant datés par la dendrochronologie au 23e siècle avant J.-C., c’est-à-dire au Campaniforme.

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Pour les restes de briquetages, ce sont les enceintes autour du Marais poitevin qui renferment une très forte quantité de terres cuites. Ces céramiques sont très standardisées et toujours fractionnées dû au bris intentionnel des moules pour en extraire les pains. Cela étant, il existe aussi dans le Jura français des techniques de fabrication du sel, sans terre cuite ni fourneaux mais grâce à d’autres techniques.

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Ici, la technique est de verser de l’eau salée sur un bûcher incandescent recouvert d’une litière freinant la chute de l’eau. L’eau salée se concentre tout au long de sa chute et forme des petits cristaux au contact des braises. Il faut donc aussi chercher les accumulations charbonneuses autour des sources salées ou des marais littoraux. A Salins-les-Bains (Jura), on retrouve par exemple les dépôts de charbons à 7 km en aval de la zone d’exploitation, ce sont donc des quantités importantes de combustible qui ont été brûlé pour produire du sel.

Coté bâtiments d’exploitation, les témoignages sont rares. A Saudun (Loire-Atlantique), des fosses néolithiques sont interprétées comme fosses de filtrage de sable salé et de concentration de la saumure. A l’opposé, on trouve à Cardona en Catalogne (Nord-Ouest de Barcelone), une véritable « montagne de sel » autour de laquelle plusieurs centaines d’outils en pierre (masses, pilons, bouchardes) ont servi d’outils miniers liés à l’exploitation de sel gemme sous la forme d’une carrière à ciel ouvert. On extraits les blocs sur la zone des affleurements de sel puis ils sont transportés sur les habitats néolithiques dans un rayon de 20 kilomètres pour être transformés, et régularisés, à l’aide de pilons en plaques ou blocs de sel de forme et de poids normalisés.

On pense que cette exploitation est une des sources de richesse de cette communauté dont les sépultures se parent d’objets d’apparat d’importation côtière comme les perles en variscite de Gavà ou le silex blond de Haute-Provence. En Allemagne, il y a d’ailleurs une forte corrélation entre les sources salées et la présence des dépôts de longues haches alpines en roche verte. On peut dès lors imaginer aussi que les néolithiques auraient pu profiter de cette manne dans les zones lagunaires du Morbihan. Des études en cours le démontreront peut être…

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Des grandes enceintes de l’Ouest de la France (comme celle de Sandun) sont sans doute liées à cette activité de récolte du sel. Il fallait protéger les ateliers et les greniers à sel et faire de ces lieux des endroits privilégiés pour les transactions avec les peuples de l’intérieur. Si de telles enceintes paraissent parfois éloignées du rivage, il faut prendre en compte qu’elles ne pouvaient être implantées que sur des collines dominantes et surtout que la chauffe de la saumure nécessitait un approvisionnement en bois très important.

Les zones salifères sont donc des pôles d’attraction pour les populations locales mais aussi des points clés du réseau d’échanges des grandes haches polies alpines. Grâce aux moules, le pain de sel est devenu un objet transportable et stockable qui s’intègre dans des réseaux d’échange à longue distance. Outre son usage alimentaire, il a joué le rôle de valeur d’échange renforcé aussi par sa rareté dans certaines zones géographiques.

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Le Morbihan :

Les côtes morbihannaises du Ve millénaire présentent les caractéristiques géographiques nécessaires pour produire du sel à partir d’eau de mer. Avec un niveau marin approximativement 5 à 10 mètres plus bas et un comblement sédimentaire moins important dans les estuaires, le paysage côtier devait présenter de grandes zones plates où la mer, à marée haute, s’enfonçait profondément dans les terres. Les conditions climatiques semblent aussi avoir été favorables (ensoleillement), au vu du réchauffement observé à partir d’environ 4600 avant J.-C. et perdurant jusque 3950 avant J.-C.

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Mais ce n’est pas le seul golfe du Morbihan qu’il faut considérer mais un golfe plus ou moins fermé compris entre la presqu’île de Quiberon et les pointes de Piriac-sur-Mer et du Croisic, soit une vaste étendue d’environ 40 kilomètres sur 15 kilomètres (60 000 ha) qui devait fluctuer au gré des marées, de l’érosion et des apports alluvionnaires.

Malheureusement, cette hypothèse reste quasi invérifiable sur le terrain, puisque de telles structures seraient à rechercher sous plusieurs mètres de vase, de sable et d’eau, si elles n’ont pas été arrachées par l’érosion.

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Si détenir le contrôle de la production et de la circulation du sel suggère l’exercice d’un véritable pouvoir et la capacité d’attirer à soi ces longues haches venues de région aussi éloignée que les Alpes, on comprend plus facilement l’existence d’un statut bien particulier réservé à ces individus lors de leur décès. D’ailleurs, ce qui frappe ici, c’est la concentration de longues haches soigneusement polies en roche verte d’origine alpine autour de l’embouchure actuelle du golfe du Morbihan et de la baie de Quiberon, ou même la figuration de ces objets symboliques sur certains menhirs ou sur des sépultures mégalithiques. Il y a donc sans doute un lien entre salines et ces haches.

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Dès le Néolithique moyen, le sel semble bien avoir été une ressource convoitée et un bien d’échange fortement valorisé. À côté des longues lames de pierre polie, et pourquoi pas du bétail, il devait appartenir à la sphère des échanges des produits socialement discriminants.

Pour en savoir plus :

A propos de la cuve de Soulac : http://www.u-bordeaux-montaigne.fr/fr/actualites/recherche/une-decouverte-archeologique-exceptionnelle-sur-la-plage-de-soulac-sur-mer.html

Podcast de l’émission « le salon Noir «  sur l’archéologie du sel : http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Ressources-multimedias/Emissions-de-radio/Le-Salon-noir/Radio-Le-Salon-noir-archives-2009/p-9895-Archeologie-du-sel.htm

Un article récent : http://www.academia.edu/4570448/Idees_faits_relatifs_a_la_production_des_sels_marins_et_terrestres_en_Europe_du_VIe_au_IIIe_millenaire

Cette article est tiré du travail d’O.Weller que vous pouvez approfondir avec ce livre: que je vous recommande vivement « Sel, eau et forêt : D’hier à aujourd’hui » : http://www.amazon.fr/Sel-eau-for%C3%AAt-Dhier-aujourdhui/dp/2848672307/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1332936682&sr=1-2

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