Portraits de collectionneurs

Il n’y a pas un profil type du collectionneur de Préhistoire, mais on peut dégager au moins deux caractéristiques. En général, ce sont plutôt des hommes et cette passion du « caillou » remonte souvent à l’enfance ou l’adolescence. C’est un silex ramassé dans un labour ou encore donné par un Grand-Père qui va jouer le rôle d’étincelle.

Reste à savoir comme maintenir la flamme !

Tout commence souvent par la prospection

La prospection est le moyen le moins coûteux mais le plus chronophage de commencer une collection. La bonne nouvelle est que c’est un loisir gratuit et légal car on ne trouve pas encore sur le marché  des détecteurs de silex !

Il faut juste veiller à respecter quelques règles :

  1. Informer le propriétaire du champ ou de la vigne que l’on va sillonner sa parcelle,
  2. Ne pas aller sur des zones archéologiques déclarées
  3. Respecter les cultures de nos agriculteurs
  4. Profiter de la bonne période (automne et hiver) et des lendemains de jours de pluie qui ont « lavé » les silex
  5. Penser à déclarer ses découvertes

Le seul inconvénient est le temps. Il faut avoir parcouru 8 heures durant des parcelles de labour sous une bruine automnale et ne remonter que quelques éclats pour comprendre que l’abnégation, la passion et la résilience doivent être de la partie pour se lancer dans cette aventure. Mais le plaisir de ramasser un outil laissé là il y a plus de 5000 ans n’a pas d’égal.

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On retrouve une part de son Histoire, on sauve un objet de l’oubli mais aussi des labours de plus en plus profonds et destructeurs, on peut partager ses découvertes ou ses photos « in situ » sur des forums, on essaie d’identifier un objet, une façon de le fabriquer, une manière de l’utiliser, on imagine son parcours : comment il a été retaillé, repoli, abandonné après une cassure ou encore pourquoi il a été déposé à l’état neuf… Toutes ces questions amènent à s’intéresser un peu plus à la préhistoire, à visiter des musées, à partager ses connaissances, à rencontrer d’autres passionnés et parfois à aller au-delà de l’objet pour comprendre un mode de vie.

La prospection n’est pas récente. Il faut avoir vu les dizaines de collections de silex dans les familles d’agriculteurs ou de viticulteurs pour le comprendre. Ces « collections » se sont formées sur plusieurs générations à des époques où on suivait le labour au pas des chevaux. Elles ne sont en général pas représentatives car trop ciblées sur certains objets plus facilement identifiables comme les haches polies ou les armatures perçantes. A la faveur d’un changement de génération ou d’un déménagement, ces collections familiales peuvent ressortir pour être données, vendues ou le plus souvent jetées s‘il ne s‘agit que de quelques « cailloux ».

Mais les collections se font aussi par acquisitions

Même en passant ses weekend à prospecter, on peut passer une vie sans trouver une grande hache polie ou une belle armature  à pédoncule et ailerons. Pour ne prendre que l’exemple des haches alpines : Sur 100 lames de haches entières découvertes, on trouvera moins de cinq lames dont la longueur dépasse les 15 cm. Le prospecteur qui veut ajouter ces pièces emblématiques à sa vitrine doit donc souvent se résoudre à les acheter.

L’idéal est de connaître un autre prospecteur qui va céder tout ou partie de sa collection. Mais les cas sont rares car il connait lui-même le nombre d’heures qu’il a dû passer à marcher le nez sur la terre et ne souhaite pas s’en séparer. Il faut donc attendre une ou deux générations pour retrouver ces objets. Et encore, la patience ne paie pas toujours. Certains collectionneurs ont su forger de vraies relations avec des prospecteurs et savent attendre le moment opportun, tel des chasseurs à l’affut du gros gibier.

Il faut dire qu’un collectionneur n’est jamais le propriétaire d’un objet. Il en est le dépositaire et le gardien en conservant l’objet et toutes les informations qui lui sont attachées (provenance de la collection, localisation et date de la découverte). Bien sûr, il en profite pour son plaisir ou pour partager avec ses amis mais a final, il sait que l’objet va lui survivre et que c’est à lui de transmettre toutes ces informations.

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Cette passion pour les objets peut prendre différentes formes. Sacha Guitry (qui collectionnait les bouquins et les objets), distinguait les collectionneurs « placard » et « vitrine ». D’un côté des introvertis qui restent cachés et de l’autre des extravertis qui ne parlent que de leur collection. La vérité est sans doute entre les deux. Dans tous les cas, le collectionneur passe beaucoup de temps à rechercher des objets et les informations autour de ses objets. Il ressent une certaine émotion lorsqu’il trouve un objet mais aussi un petit désespoir quand il ne peut l’acquérir.

J’ai vu pas mal de collections orientées sur la Préhistoire et chacune avait sa spécificité :

  • Des collections locales issues à 100% de prospections,
  • Des collections bigarrées avec du Néo, du Paléo, des fossiles ou des minéraux,
  • Des collections très spécialisées sur un certain type de haches alpines ou bretonnes,
  • Des collections d’archéologie comparée avec des haches polies exotiques,
  • Des collections orientées vers l’esthétisme de chaque pièce,
  • Des collections d’armatures,
  • Des collections de haches en silex carénées

il y a donc autant de collections que de collectionneurs !

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Une longue tradition

Cet engouement pour la Préhistoire ne date pas d’aujourd’hui. L’apogée des grandes collections se situe entre 1850 et 1950 : C’est la période des « Cabinets de curiosités », des « Celtomanes » et des Sociétés savantes qui contribueront à enrichir les musées locaux ou nationaux.

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Bien sûr, il est aujourd’hui de bon ton de décrier ces « antiquaires » qui fouillaient sans relâche et souvent au mépris de la rigueur scientifique. Mais on peut se poser la question de ce que serait le Musée de Vannes sans la Société Polymathique du Morbihan est des personnages comme Louis Galles (Tumiac), Zacharie Le Rouzic (Saint-Michel) ou encore Joachim Renaud (Locmariacquer) ?

Chaque musée de Préhistoire garde ainsi la mémoire de ses passionnés. Quelques exemples :

  • Le Musée de Carnac avec l’écossais James Miln et son assistant Zacharie le Rouzic
  • Le Musée de Bougon avec Charles Arnault ou le Docteur Sauzé
  • Le Musée de Penmarch avec la Société Archéologique du Finistère animée par des grands noms comme Louis Capitan, Paul de Givenchy, Charles Bénard Le Pontois, Paul du Chatellier ou encore Maurice Halna du Fretay
  • Les collections des lacs Jurassiens avec Louis-Abel Girardot ou Henri Lamarre
  • Le Musée du Pressigny avec le Docteur Léveillé et l’Association des Amis du Musée (AMGP)
  • Le Musée National des Eyzies avec les collections de Louis Capitan, Denis Peyrony, Edouard Lartet, Henri Breuil, Otto Hauser, Henry Christy, François Daleau, Georges Laplace, Paul Fitte et plus récemment Claude Douce
  • Le Musée des Antiquités nationales de Saint Germain avec Gabriel de Mortillet, Jacques Boucher de Perthes, Edouard Piette, Joseph de Baye, Léon Henri-Martin, Henri Delporte, Gérard Cordier, Michel Gruet, Frédéric Moreau, Joseph Dechelette et même Pierre et Anne-Marie Pétrequin pour leur collection d’ethnographie papoue.

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La liste n’est pas exhaustive mais chaque région a son lot de collectionneurs comme :

  • André Vayson de Pradenne (Vaucluse),
  • Léon Coutil (Eure),
  • Saint-Just Victor Péquart (Montpellier),
  • Félix Régnault (Pyrénées),
  • Camille de Mensignac (Bordeaux),
  • Gustave Fouju (Bassin Parisien),
  • André Brisson (Epernay),
  • Emile Cartailhac (Périgord),
  • Arcisse de Caumont (Normandie),
  • Prosper Mérimée (Bretagne),
  • Henry de Ferry et Jean Combier (Solutré),
  • Edouard Loydreau (Chassey),
  • Victor Commont (Somme),
  • Emile Rivière (Fontmaure),
  • François Guégan (Val d’Oise),
  • Marcel Baudoin (Vendée)

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Tous ces hommes sont des personnalités connues, mais on peut aussi ajouter les centaines d’amateurs locaux qui ont parcouru les labours à la recherche de quelques silex. Ne serait-ce que pour mon département (l’Aisne), je citerai par exemple Octave Vauvillé, Auguste Nicaise, René Parent, Bernard Ancien, Gibert Lobjois, Roger Chevallier, Jacques Hinoux, Robert Ertlé ou encore Henri Jouillé dont la collection a été vendue en 2016.

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Toutes ces collections voyagent encore et derrière les objets qui se transmettent de mains en mains, on garde en mémoire le souvenir de ces grands collectionneurs des siècles passés. Car la magie d’une collection est qu’elle évolue au rythme du collectionneur et à la faveur de rencontres ou d’échanges d’objets.

A titre personnel, j’ai commencé par une collection familiale et la prospection sur les terres de mes ancêtres. Puis, vers l’âge de 30 ans, j’ai réalisé mes premières acquisitions en salle des ventes, me diversifiant un peu trop avant de me recentrer sur les objets du quotidien issus de ma région d’origine.

Collectionner la Préhistoire aujourd’hui

Le commerce en ligne entre particuliers date des années 2000 (Ebay en 2000, Le bon coin en 2006). On peut penser qu’il a rendu les acquisitions plus faciles, je pense au contraire qu’il les a complexifié.

Sur les sites de ventes entre particuliers, on trouve tout mais surtout n’importe quoi. Je ne compte plus les haches bipennes manufacturées en Lituanie, les idoles bulgares fabriquées à la chaîne, les haches alpines de Papouasie, d’Océanie ou d’Amérique Centrale, les armatures des indiens d’Amérique vendues comme « provenant de la collection de mon Grand-père », les vieilles étiquettes pour donner de l’authenticité, les outils aux éclats frais comme du poisson sur le marché… On peut penser que pour plus de 80% des objets, les descriptions posent un problème.

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Face à cette situation, il ne faut acheter que ce que l’on connait. Se lancer dans la hache bipenne Danoise, c’est prendre le risque de se faire avoir.

L’autre option est de se tourner vers les salles des ventes qui peuvent proposer de beaux objets mais souvent à des prix prohibitifs. Ces enchères restent le meilleur moyen de renforcer sa collection même si il faut garder les pieds sur terre et accepter les frais associés (pour un objet adjugé 100€, l’acheteur versera 125€ et le vendeur ne touchera que 85€). Assister à ses ventes et plus confortable que d’y participer car c’est assez stressant. Au jour de la vente, vous avez des personnes qui enchérissent dans la salle, des enchères par téléphones et même les fameuses enchères du monsieur « au fond de la salle ».

Résultat, le prix peut s’envoler si 2 personnes « bataillent » autour du marteau du commissaire comme pour ce biface adjugé 45 000€ (54 000 € avec les frais) en 2016 à Paris. Ce prix ne représente pas la réalité du marché (l’estimation ne dépassait pas 5000€ !) mais il met en lumière une catégorie bien particulière de collectionneurs : ceux qui cherchent à la fois de belles pièces mais aussi avec un intérêt historique (objets issues de sites prestigieux, de collections prestigieuses ou ayant été publiées ou exposées). On peut penser que dans ces cas-là, l’achat d’un objet archéologique s’apparente plus à un placement dans une œuvre d’art.

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Pour ces « belles » pièces, il reste aussi un petit marché avec quelques galeries comme pour les « Arts Premiers ». Ces galeries vendent  à un réseau de collectionneurs prêts à payer au prix fort un objet hors du commun.

Collectionneurs et archéologues : Un fossé qui se creuse

Si les collectionneurs ont beaucoup contribué aux collections publiques jusque dans les années 1950, les choses ont changé depuis avec la professionnalisation des métiers de l’archéologie. Peu à peu, un fossé s’est creusé entre les uns et les autres et on peut prendre l’exemple de l’Aisne pour l’illustrer.

Jusqu’au début des années 1960, les fouilles et les prospections y sont réalisées par des amateurs (souvent instituteurs ou médecin) comme René Parent,  Roger Chevallier, Robert Ertlé, Gilbert Lobjois, Bernard Ancien ou encore Henri Jouillé. Ces derniers publient au niveau national (BSPF) ou régional (Cahiers Archéologiques du Nord-Est ou Revue Archéologique de Picardie) et possèdent d’impressionnantes collections d’artefacts issues de leurs prospections, d’achats ou d’échanges.

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A partir des années 1970, le métier d’archéologue se professionnalise avec la création de l’AFAN (1973) devenu INRAP en 1992, puis des Services Régionaux de l’Archéologie (1991). Les amateurs ne font plus parti du jeu.

La question de l’avenir d’une collection

Passé un certain âge, la question se pose de l’avenir de sa collection. En général, cette passion n’est pas génétique et elle sera dispersée par ses descendants.

Une alternative peut être le dépôt dans un musée mais dans la réalité, il n’est pas sûr que votre collection de haches en silex soit acceptée par un musée pour des tas de raisons :

  • « On en a déjà plein les réserves »
  • « On n’est pas sûr de la localisation de vos pièces »
  • « On ne connait pas la provenance de votre collection »
  • « Ça ne nous intéresse pas »

Et quand bien même elle est acceptée, elle ira peut être rejoindre les réserves plutôt que les vitrines de ce musée… Ce n’est sans doute pas le destin que souhaitait le collectionneur. Pour avoir visité les réserves de plusieurs musées, j’ai constaté que les situations étaient très variables quant aux conditions de stockage, à l’enregistrement des objets, au risque de pertes ou de vols et à la motivation de l’équipe du Musée.

Si j’ai pu faire un dépôt au Musée du Latenium (Suisse), c’est que je savais que toutes ces conditions étaient respectées. D’autant que ce musée assure aussi la promotion de ses objets en les présentant au public pour inciter d’autres personnes à franchir le pas.

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Au final, le choix du devenir d’une collection reste donc une affaire personnelle. Pour ma part, j’aimerais que les objets issus de ma région y reste et intègre une collection publique mais je ne suis pas sûr de trouver l’endroit idéal.

Dans le cas contraire, j’aviserai !

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