Les haches perforées : Outils, armes ou biens de prestige ?

Si la grande majorité des haches de l’Europe du Néolithique est réalisée avec des lames pleines, on va aussi trouver des lames de hache dont l’emmanchement se fait au moyen d’une perforation pratiquée dans le corps de la pièce.

Ces haches perforées sont caractéristiques des cultures de l’Europe continentale et septentrionale. On les retrouve principalement dans les zones d’influence danubienne (Europe de l’Est, Pays Nordiques et Allemagne). Même si certaines productions locales sont attestées en Ecosse, en Bretagne ou dans le Nord de l’Italie et qu’on trouvera aussi de nombreux objets diffusés partout en Europe (notamment dans le Centre-Ouest de la France).

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Haches-marteaux et haches bipennes.

D’un point de vue chronologique, les haches perforées apparaissent timidement dans la moitié Nord de la France avec les premiers néolithiques vers -5200 BC. Ce ne sont encore que quelques rares importations d’Europe Centrale ou Balkanique.

Les premières productions de haches-marteaux en Allemagne et dans le Nord-Est de la France sont postérieures à -4500 BC avec la culture Michelsberg (-4400 à -3500 BC) et des formes souvent inspirées des haches en cuivre du Chalcolithique Sud-Est européen.

D’un point de vue typologique, deux archéologues ont essayé de dresser une classification; Milan Zapotocky pour la Scandinavie (1992) et André Grisse (2006) avec un périmètre géographique beaucoup plus Européen.

Entre -4400 et -3500 BC, on identifie principalement 2 types de haches perforées : Les haches-marteaux plates (« type F ») qui imitent les haches en cuivre et les haches-marteaux à boutons (« type K »). La plupart de ces haches sont en pierre dure mais certaines sont réalisées sur des bois de cerf et plus rarement en silex.

Entre -3500 et -2800 BC (Culture Baden, Horgen, Remedello ou SOM), les haches-marteaux sont beaucoup plus rares mais avec un type qui se détache : Les haches-marteaux à talon arrondi (« type R »). Cette période est aussi celle de l’émergence des premières haches à deux tranchants opposés appelées « haches bipennes » (« type D »).

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Ces haches bipennes vont surtout se développer avec les cultures à Céramique Cordée et du Campaniforme (2900 – 2200 BC). André Grisse a défini une chronologie précise des différents sous-types de haches bipennes basée sur des critères comme les formes, l’épaisseur et le positionnement symétrique ou non de la perforation centrale.

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Certaines de ces haches vont faire l’objet d’une forte valorisation sociale avec des matériaux rares, des mises en forme particulières (haches naviformes), des belles couleurs, des transferts à longues distances et une forte proportion de dépôts dans des sépultures masculines.

Un mode opératoire complexe.

Les haches-marteaux et bipenne sont des objets rares en France. Pour en étudier le mode opératoire, le mieux est de regarder les haches des palafittes Suisses où elles sont présentes à tous les stades de la fabrication. Mais, là encore, elles restent des objets assez peu courants (moins de 5 exemplaires par village).

Si on prend l’exemple du village des « Bains des Dames » à Saint-Blaise (fouillé de 1986 à 1988), on voit une fabrication des haches-marteaux pendant la période Auvernier-Cordé (2702 –  2560 BC). Sur ce site, près de 200 haches-marteaux à tous les stades de fabrication ont été retrouvées, ainsi que 134 petits cylindres de pierre résultant de la perforation.

Suisse Laténium (17)

On distingue 6 phases pour la fabrication des haches-marteaux :

  1. Le choix de la roche adaptée. A Saint-Blaise, c’est exclusivement une certaine variété de serpentinite qui est retenue mais qui ne se trouve le plus souvent que sous forme de galets de moins de 20 cm.
  2. Le dégrossissage de ces galets qui se fait par la taille afin d’obtenir une forme cylindrique.
  3. Le bouchardage de l’ébauche pour régulariser la pièce et la sculpter délicatement au percuteur dur afin d’obtenir une morphologie définitive.
  4. La perforation au foret creux associé à un abrasif (poudre de quartz pilé par exemple). Il en résulte les nombreux petits cylindres de pierre trouvés dans les dépotoirs des habitations.
  5. Le polissage sur des blocs de grès qui s’avère plus compliqué que pour les haches pleines à cause de la forme sinueuse des haches-marteaux.
  6. L’emmanchement

Le taux d’échec est très élevé. Il touche tous les stades de la chaîne opératoire et augmente même au fur et à mesure de l’avancement du processus. Le point le plus critique étant la perforation qui intervient au moment où la fragilité de la hache est la plus forte.

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On voit bien que la fabrication des haches-marteaux est un processus difficile et beaucoup plus long que pour les haches pleines. La mise en forme est beaucoup plus complexe que celle des outils courants, même si les techniques employées restent les mêmes que pour les autres haches (sauf pour la perforation). La fabrication d’une hache perforée nécessite aussi une maîtrise des savoir-faire qui va au-delà des acquis de base indispensables à la confection d’une hache simple. C’est ce qui permet de suggérer qu’un apprentissage supplémentaire a été nécessaire pour atteindre le niveau requis.

Outils, armes ou biens de prestige ?

Il faut sans doute distinguer 2 utilisations très différentes. Beaucoup de haches perforées peuvent se retrouver très fragmentées avec de claires traces d’utilisation. On est donc face à des armes ou à des outils même si il faut garder à l’esprit que ces objets sont beaucoup plus fragiles par rapport aux haches fonctionnelles non perforées.

Mais on rencontre des haches marteaux au tranchant parfait. On peut donc supposer que le statut de certains de ces objets ne peut être réduit à des fonctions domestiques, surtout quand elles sont représentées sur les stèles de guerriers comme en Suisse. L’étude du mode opératoire montre plusieurs indices qui renforce l’idée que certaines haches-marteaux ne sont pas que des outils du quotidien.

  • Le choix d’une matière première
  • La persévérance nécessaire pour fabriquer un objet fragile
  • Le temps nécessaire (plusieurs dizaines d’heures rien que pour le perçage)
  • Un savoir-faire qui dépasse celui pour l’outillage commun
  • Des techniques spécifiques comme la perforation

Les archéologues ont du mal à définir ces objets car ils cherchent à les interpréter en termes d’efficacité technique. Ils parlent souvent de « têtes de massue », de « haches-marteau », de « haches de combat » ou encore de « haches de bataille » (« battle axes » en anglais). Cette interprétation comme arme de combat est encore largement répandue et certains auteurs associent même ces objets à d’autres usages purement utilitaires, comme travailler la terre ou abattre le bétail.

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Mais le nombre relativement faible de ces objets à emmanchement transversal, comparativement aux autres outils du quotidien, est un bon indice pour réviser cette interprétation fonctionnelle, en observant de surcroît leur rareté dans les villages, leur fragilité et leur présence dans des sépultures souvent très fournies en mobilier.

L’hypothèse actuelle est qu’il s’agirait plutôt d’armes symboliques, dont certaines pièces de grandes dimensions dans de riches sépultures laissent penser qu’elles pouvaient être aussi d’objets-signes socialement valorisés. L’un des exemplaires les plus significatifs est la hache-marteau de la tombe n°43 de Varna (la plus riche de cette nécropole Bulgare datée vers -4500 BC) dont le manche est recouvert à la feuille d’or et qui fait plus penser à un sceptre qu’à une arme, même symbolique. On peut citer aussi la hache-marteau de Cham-Eslen (Zug, Suisse), qui ressemble à un spectre avec son long manche de 1,20 mètre décoré d’une écorce de bouleau découpée (culture Horgen, vers -3200 BC).

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A Saint-Blaise, les ébauches de haches se retrouvent dans toutes les habitations, ce qui démontre qu’une majorité de personnes maîtrisaient toutes les opérations nécessaires à la fabrication de ces objets, sans doute destinés à leurs besoins personnels. Mais certaines haches-marteaux se distinguent ici par leurs grandes dimensions qui impliquent de travailler des gros blocs et qui nécessitent une habileté technique qui n’est pas partagée par tous. Ces pièces montrent que leur dépositaire avait sans doute une place à part dans la société.

Quelques exemples de biens de prestige sur le territoire Français.

Les haches perforées sont donc considérées comme des armes symboliques socialement valorisé. Mais pour certains modèles, on est aussi en présence d’objets de prestige qu’on distingue des autres par leur matière première, leur forme particulière et les transferts d’objets sur des longues distances. C’est particulièrement vrai pour certaines haches bipennes retrouvées sur le territoire Français.

C’est le cas pour les haches en serpentine produites dans la région du lac de Zurich vers -3200 et -2900 BC (culture de Horgen). Ces haches de forme losangique trapue ont été exportés ponctuellement vers le Midi méditerranéen, comme l’exemplaire trouvé récemment à Fabrègues (Hérault), soit un transfert d’environ 560 kilomètres depuis le lac de Zurich.

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A l’Ouest de l’Europe, pendant la même période, on trouve d’autres centres de production de haches bipennes et haches-marteaux. C’est le cas à Plussulien pour des haches en dolérite mais aussi à Pleuven, dans le sud du Finistère, avec des haches réalisées dans une amphibolite métamorphisée qu’on connait sous le nom de hornblendite de type C.

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Ce site de Kerlévot à Pleuven a donné lieu à une production importante de haches perforées, notamment avec des haches bipennes à tranchant naviforme qui ont été diffusées en Bretagne, dans la vallée de la Loire, le Bassin Parisien et même jusqu’en Aquitaine et aux Pays-Bas. Ces ateliers de fabrication sont mal connus mais quelques ébauches retrouvées dans le Finistère montrent des pièces à cupules opposées, sur lesquelles on ne voit pas trace d’emploi de forêt ou d’une mèche creuse. On est donc en présence d’une méthode de perforation différente de celle des artisans alpins.

Les haches bipennes « naviformes » occupent une place à part. Leur forme générale est en losange, parfaitement symétrique, avec des côtés aux flancs galbés et très finement polis. La face inférieure montre un profil légèrement convexe alors que le profil de la face supérieure est très concave avec des tranchants fortement relevés en crosse. Cette description rappelle la forme d’un canoë amérindien avec des faces excavées en profondeur de part et d’autre de la perforation.

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Loin d’être des objets purement utilitaires, on voit que les haches-marteaux sont plutôt à rattacher aux objets-signes en pierre comme certaines grandes haches ou encore des bracelets en roches alpines. Ces objets viennent clairement d’influences orientales est ont connu un fort développement après -4400 BC. Leur fonction s’inscrit entièrement dans des préoccupations d’ordre social, dans un contexte de compétition et d’inégalités incontestables. Cette interprétation quasi religieuse est renforcée par des découvertes comme celle de la statuette en argile du «Dieu de la hache» de Szegvár-Túzköves (Hongrie) ou les nombreuses haches perforées découvertes dans des dépôts, peut-être dans un contexte de consécration comme à Cham-Eslen.

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3 réflexions sur “Les haches perforées : Outils, armes ou biens de prestige ?

  1. Très bon blog magnifiquement illustré. La première photo montre une hache-marteau en amphibolite à texture polygonale, ce qui est relativement rare (e.g. par rapport aux haches en serpentinite). S’agit-il d’un exemple du Finistère comme discuté dans le texte ? L’étiquette « Gland 02 » suggère que cela pourrait provenir d’un site palafitte de Gland sur le Léman (Suisse). Savez-vous dans quelle collection cet objet est déposé ?

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    1. Merci pour le commentaire.
      Cette hache bipenne a été trouvée à Gland (Aisne) lors de travaux de dragages dans la Marne.
      L’identification de la roche (amphibolite à texture polygonale) est une bonne piste à suivre, merci !

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