Les hypogées en vallée de la Marne

Un hypogée (car c’est un nom masculin !) est une cavité artificielle creusée dans le sol (en sous-sol ou à flanc de colline) pour servir de sépulture. Pour l’Europe du Néolithique, on en trouve dans la Marne, au débouché de la vallée du Rhône, dans la Drôme, le Gard et le Vaucluse avec quelques cas isolés ailleurs en Provence, mais aussi en Italie centrale et surtout en Méditerranée, en Sardaigne, en Sicile, à Malte, et quelques cas aux Baléares.

Ces hypogées sont d’une grande variété. A minima, c’est une fosse creusée dans le sol qui, contrairement à la simple sépulture en fosse, va demeurer accessible par un passage qui joue le rôle d’antichambre ou de vestibule. Mais c’est en Sardaigne, à partir du Néolithique récent, qu’on va trouver les hypogées les plus spectaculaires. Ils comportent plusieurs pièces avec des colonnes, des portes, des fausses portes, des décorations, et parfois des répliques de ce que devait être l’habitat de l’époque avec en particulier, des imitations de toitures à l’intérieur de certaines chambres funéraires. Ces hypogées vont être creusés les uns à côté des autres et se développer en véritables nécropoles, littéralement villes des morts.

Une longue histoire de recherches archéologiques.

Pour la Marne, ce sont quelques 150 hypogées, regroupés dans une vingtaine de nécropoles, qui ont été mis au jour depuis 1806 entre Sézanne et Reims. Beaucoup ont été « fouillés » au 19° siècle avec notamment le Baron de Baye qui va excaver pas moins de 96 hypogées entre 1838 et 1879. Le mobilier de ses « fouilles » a bien été déposé au Musée des Antiquités Nationales mais les centaines de pièces archéologiques y sont conservées sans que souvent, on puisse les attribuer à l’une ou l’autre sépulture (seul le mobilier de 14 hypogées est bien identifié !).

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On y trouve  4554 objets parmi lesquels :

  • 535 armatures tranchantes entières (sur 1064 au total)
  • 33 armatures perçantes entières
  • 29 vases dont 23 sont entiers
  • Environ 600 lames brutes ou retouchées
  • 4 poignards en silex Pressignien (dont 2 NaCal de la phase ancienne)

Entre 1892 et 1942, ce sont 42 autres hypogées qui sont mis au jour dans un vaste quart Sud-Ouest du département de la Marne mais là aussi, plus avec des érudits locaux que par de réels archéologues appliquant des méthodes modernes.

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Depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, seules 8 hypogées ont été exhumés lors de travaux agricoles ou de construction. La première fouille vraiment scientifique sera celle du Mesnil-sur-Oger « Les Mournouards 3 » en 1958, réalisée sous la direction d’André Leroi-Gourhan. Puis on trouve 4 fouilles d’hypogées en 1967 et une dernière en 1988. Au total, on est donc à 145 hypogées recensés sur l’ensemble du département dont 140 attestés par des sondages, des observations ou des fouilles et 5 hypothétiques.

HYPOGEES MARNE AVRIL 2006 -7-

L’épicentre de ces hypogées se situe autour des marais de Saint-Gond où on trouve 121 hypogées regroupées en 15 nécropoles comme celle de Coizard « Le Razet » qui ne compte pas moins de 37 hypogées. Les autres grandes nécropoles d’hypogées sont à :

  • Coligny : « Le Mont-Aimé »
  • Congy : « Les Cornabaux »
  • Courjeonnet : « Les Houyottes », « Les Vignes Basses » et « Les Vignes Jaunes »
  • Oyes : « La Crayère/Le Gros Chêne », « Au-dessus du Moulin » et « La Butte du Moulin »
  • Vert-la-Gravelle : « La Crayère »
  • Villevenard : « La Pierre Michelot », « Les Ronces », « Les Vignes Basses », « Le Moulin Brûlé », « La Pente du Moulin » et « La Craïère ».

D’où viennent les hypogées de la Marne ?

Les hypogées appartiennent au groupe des sépultures collectives qui se développent au Néolithique Moyen autour du Bassin Parisien, c’est-à-dire vers -3500 BC, même si on remarque que leur mobilier est assez proche des cultures de l’Est de la France et de la Suisse (Horgen). Les sépultures collectives les plus courantes de cette zone sont des « allées couvertes » enterrées (contrairement à la Bretagne où elles sont hors sol avec ou sans tumulus) qui pouvaient accueillir de quelques dizaines à plusieurs centaines d’individus.

dessin allée couverte

Une allée couverte (ou « allée sépulcrale » si elle est en pierres sèches ou en bois) est généralement bâtie dans une tranchée à demi enterrée de forme rectangulaire. Ses parois latérales sont formées d’enfilades de grands blocs de pierres fichés en terre, appelés orthostates, dont certains peuvent dépasser les 2 mètres de hauteur. On retrouve deux parties distinctes dans ces monuments : un court vestibule et une chambre funéraire avec parfois un dispositif formant l’entrée qui peut être une dalle transversale perforée de 40 à 60 cm de diamètre appelée « trou d’homme ».

Les plans des hypogées de la Marne reprennent cette diversité et cette complexité avec plusieurs aménagements possibles :

  • couloir + chambre
  • couloir + antichambre + chambre
  • couloir + antichambre + chambre avec pilier de césure latéral
  • couloir + antichambre + chambres doubles alignées

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L’hypogée des Mournouards 2 est, par exemple, constitué d’une antichambre de forme ovalaire de 1,75 mètre, qui est séparée de la chambre par une petite chatière. La chambre sépulcrale (5 mètres sur 3) est divisée en deux par des piliers latéraux. Elle contenait environ 80 individus et on peut distinguer 2 phases d’occupation vers -3300 BC puis -3000 BC. L’étude du mobilier et de sa dispersion montre qu’il existait un mobilier individuel (parures, armes et outils) et un mobilier collectif lié à la fondation du monument avec des haches emmanchées dans leurs gaines en bois de cerf, des poinçons ou des céramiques.

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Un petit nombre d’allées couvertes et d’hypogées – de l’ordre d’une dizaine – comportent aussi des gravures ou des sculptures, voire de simples tracés sur leurs parois. Le motif le plus connu est celui de la déesse féminine (hypogées #23 et #24 de la nécropole du « Razet » à Coizard). Il associe au moins 2 lignes courbes dessinant un U en relief sous lequel – et parfois au-dessus – ont été dégagés 2 sphères avec dans certains cas une partie supérieure formant un visage. On va aussi trouver dans les hypogées d’autres motifs exceptionnels comme des haches emmanchées où la lame est bien distinguée de la gaine insérée dans le manche (hypogée #5 à Courjeonnet « Les Houyottes »). Toutes les représentations se concentrent dans la zone de l’entrée, essentiellement sur les parois latérales de l’antichambre.

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Les recherches actuelles sur les hypogées de la Marne

Les recherches autour des hypogées de la Marne ont repris depuis une dizaine d’année avec le réexamen des collections anciennes (notamment celle du baron de Baye), la découverte d’habitats datés du néolithique Récent, de nombreuses prospections pédestres autour des minières et des ateliers de taille du silex des Marais de Saint-Gond et surtout la fouille du site de « La Crayère » à Vert-la-Gravelle.

Sur ce site, une fouille conduite par Rémi Martineau depuis 2013, permet d’identifier à la fois une minière à silex datée entre -4300 et -4000 BC avec ses tranchées et ses puits d’extraction et un ensemble de 3 hypogées fouillés par de Baye et datés autour de -3300 BC.

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Pour la première fois, on a une fouille qui ne traite pas que de l’hypogée elle-même, mais aussi des aménagements particuliers tout autour de la sépulture. Ils comprennent une large plateforme creusée et construite, située en avant du couloir avec des murs creusés dans la craie franche et surélevés à l’aide de blocs de craie. Les hypogées ne sont plus que des monuments creusés, mais aussi construits avec une véritable architecture funéraire.

Avec cette fouille, mais aussi avec les prospections et la relecture des collections anciennes, on redécouvre l’importance des hypogées de la Marne qui ont été utilisées entre -3400 et -2900 BC. On espère que la réouverture du musée d’Epernay (en 2019 ?) permettra de mettre en valeur ce patrimoine archéologique. En attendant vous avez toujours la possibilité de visiter le chantier de fouille de Vert-la-Gravelle entre le 28 mai et le 8 juillet 2017.

 

Vous retrouverez toutes les informations sur les hypogées des marais de Saint-Gond (et de belles photos) ici : http://saintgond.hypotheses.org/

Et merci à Jean de l’association PAAC Archéologie pour ses photos des hypogées de Coizard : http://paac.archeologie.over-blog.com/

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