Les armatures des princes Armoricains.

Le paradoxe des armatures armoricaines est qu’il faut attendre l’âge du « Bronze Ancien » (entre -2150 et -1600 avant J.-C.) pour trouver des pièces avec une telle finesse qui témoignent d’un savoir-faire incomparable.

Les tombes des « petits princes armoricains ».

Le Néolithique s’achève en Bretagne avec le Campaniforme vers -1950 ans. Ensuite arrive le Bronze Ancien qui est déjà dans l’ère des « âges des métaux ». Cette période est surtout connue par plus d’un millier de monuments funéraires appelés les «Tumulus armoricains ».

Parmi tous ces tumulus, 77 tombes ont livré des armatures de flèches qui sont surtout localisées à l’ouest de la péninsule armoricaine. Ces tombes à pointes de flèches sont en général surdimensionnées par rapport aux autres (jusqu’à 60 mètres de diamètre et 6 mètres de haut pour celui de Kehué-Bras) et elles étaient plutôt destinées à recevoir un seul individu, même s’il existe des cas de sépultures multiples.

Le mobilier des sépultures est si riche qu’on les a appelé les tombes des « petits princes d’Armorique ». On peut y trouver, par exemple, jusqu’à 10 poignards en bronze dans une seule tombe, mais aussi des haches, des épingles en cuivre, des parures en or ou en argent voire des parures exotiques en ambre ou en jais et bien sûr des armatures de flèches.

FR-01-01

Flèches perçantes et « armatures armoricaines ».

Ces armatures sont toutes perçantes avec des formes qui peuvent être triangulaires ou ogivales. Elles ont un pédoncule appointé et deux ailerons qui sont appointés, arrondis, équarris, biseautés ou obliques et peuvent atteindre les 23 millimètres de longueur.

Depuis le 19° siècle, on a recensé 876 pointes de flèches à pédoncule et ailerons en Bretagne qui sont classées en 8 types (types 15, 23, 25, 33, 35, 42, 43 et 45).

Chronologie des armatures

Mais seuls 3 types sont considérés comme des « armatures armoricaines » :

  • Le type 15 (flèches à base concave et ailerons obliques) : 8 exemplaires
  • Le type 25 (pédoncule appointé et ailerons obliques) : 487 exemplaires retrouvés dans le Nord de la Bretagne et le sud-ouest du Finistère. Il est lui-même divisé en 7 sous-types.
  • Le type 35 (pédoncule nettement arrondi) : 10 exemplaires

Les 8 types

La chronologie de ces pointes montre plusieurs périodes successives :

  • Le Campaniforme (vers -2500 ans) avec le type 43 (forme canonique) et ses variantes (types 33 et 42).
  • La charnière avec l’âge du Bronze (vers -2200 ans) avec le type 23 (forme ogivale, pédoncule appointé, ailerons obliques).
  • Le début de l’âge du Bronze (vers -2100 ans) avec le type 25 et ses nombreux sous-types
  • La fin de l’âge du Bronze (vers -1850 ans) avec les types 15 et 35

Evolution des types et sous types

Si la matière première reste assez diversifiée dans la phase Campaniforme, les types armoricains (15, 25, 35) nécessitent un silex au grain très fin qui a été identifié comme étant un silex « Turonien inférieur » de Meusnes dans la vallée du Cher.

Un vrai travail d’expert.

Il faut avoir eu une armature en main pour réaliser le savoir-faire nécessaire à la réalisation. A défaut, rien ne vaut l’expérimentation. Même si nos tailleurs de silex modernes n’ont pas encore réussi à reproduire certaines formes (et surtout certains ailerons allant jusqu’à 23 mm de longueur) !

NICOLAS_2013_vol1

Pour réaliser une armature armoricaine, il faut percuteur/abraseur en pierre dure, un percuteur en bois de cerf, une pierre à aiguiser et un compresseur armé d’une alène en cuivre appointée. A partir de là, la chaîne opératoire se fait en 5 étapes :

  • Étape 1 : Sélection d’un éclat cortical (110 x 100 x 24 mm et 112 grammes).
  • Étape 2 : Premier préformage (20 minutes) – On prépare les bords à l’aide d’un petit percuteur/abraseur et on réalise le premier préformage par percussion tendre au bois de cerf. Cette étape permet de sélectionner la portion la plus intéressante du support et d’arriver à une préforme triangulaire de 77 mm de longueur, 51 mm de largeur et 10,3 mm d’épaisseur et pesant 32 grammes. Cette préforme ainsi taillée ressemble à un biface triangulaire.
  • Étape 3 : Deuxième préformage (10 minutes) – On revient sur les bords par abrasion et on réalise une nouvelle série d’enlèvements faite par percussion au bois de cerf, avec l’utilisation ponctuelle du compresseur en cuivre. Cette deuxième préforme (75 x 45 x 8,5 mm, 20 grammes) permet d’approcher au plus près la forme générale de la flèche, limitant le façonnage par pression au cuivre à venir.

P1210196

  • Étape 4 : Façonnage (45 minutes) – Le tailleur place l’ébauche sur une pièce de cuir et la tient dans la main gauche et de la droite il appuie avec le compresseur en cuivre. Ce façonnage, totalement couvrant, permet d’obtenir une forme ogivale de 61 x 24,5 x 0,41 mm et pesant 6 grammes. Le plus compliqué est d’arriver à l’épaisseur voulue car pour tailler des ailerons longs, il faut réussir à tailler des ébauches suffisamment minces, de 2,5 à 4 mm selon les pièces archéologiques. Une ébauche trop épaisse bloquera rapidement le dégagement du pédoncule et des ailerons. A cette étape, des accidents peuvent survenir et empêcher d’arriver à l’épaisseur voulue.
  • Étape 5 : Dégagement du pédoncule et des ailerons (40 minutes) – On commence par tailler une base concave, qui donnera la forme en oblique des ailerons puis on dégage le pédoncule et des ailerons. Il faut tailler les deux ailerons de front sinon on crée un déséquilibre dans la résistance de la flèche. Enfin, une fois la taille des ailerons avancée et la forme générale de la flèche obtenue, les bords sont régularisés. Arrivé à 12,4 mm de longueur pour les ailerons, la pièce mesure 48,4 mm de longueur, 20,7 mm de largeur et 4,5 mm d’épaisseur et pèse moins de 4 grammes.

Au bout de ces 2 heures de travail effectif, l’éclat de 122 grammes sera donc transformé en armature pesant moins de 4 grammes. Le risque de taille est très élevé et, même si on n’a pas encore fouillé un atelier de taille, l’expérimentation nous apprend que le risque de taille augmente plus on avance dans les étapes.

Penmarch (6)

On pense que ces armatures étaient réalisées par des artisans spécialisés qui bénéficiaient du soutien (ou du contrôle) d’une élite. En effet, il fallait plusieurs années pour former un apprenti alors même que la production restait à une petite échelle. Par ailleurs, ces élites auraient facilité l’accès à un silex d’origine lointaine, elles auraient interdit la diffusion des armatures en contexte domestique et, surtout, elles auraient exigé des formes de plus en plus élancées et des ailerons de plus en plus longs requérant un savoir-faire toujours plus grand.

Parmi les 203 armatures retrouvées au sein de fouilles méthodiques, un tiers (67) a d’ailleurs été retrouvé cassé mais on note qu’aucune cassure ne correspond aux traces d’un impact, ce qui nous amène à analyser la fonction de ces objets.

Des « objets-signes ».

L’hypothèse que les armatures armoricaines soient uniquement des objets votifs déposés dans les tombes n’est pas suffisante. L’examen des flèches montrent qu’elles ont été emmanchées (traces de colle) et utilisées, notamment avec des plaque brillantes et émoussées qui témoignent de mouvements transversaux. Ces plaques s’expliquent par un emmanchement assez lâche pour permettre de bouger les armatures en silex de façon transversale. Ce qui confirme, avec l’absence de traces d’impact, que ces emmanchements avaient un caractère symbolique.

FR-38-08

Sur certaines armatures, on retrouve des traces ponctuelles de découpe des végétaux. Il ne s’agit pas d’une utilisation intensive, comme pour les faucilles, mais plutôt de la découpe de végétaux comme les liens qui auraient servis à l’emmanchement des flèches.

On est donc bien en présence de flèches non fonctionnelles mais qui avaient été emmanchées de façon inopérante. Les armatures sont montées sur des hampes pour le seul apparat mais, une fois emmanchées, la finesse ou les ailerons longs des armatures devenaient invisibles. Il faut en conclure que l’important n’était pas que leur propriétaire arbore ces superbes flèches mais bien que l’on sache qu’il en est le détenteur.

Dans les sépultures, les flèches armoricaines sont retrouvées dans ce qui s’apparente à des boîtes en bois et peut-être dans des carquois sans qu’on puisse exclure d’autres contenants. L’analyse des fractures montrent qu’en de nombreuses occasions, la cassure des ailerons est liée à un effet de levier avec la hampe. Les flèches auraient été démanchées quelque peu brutalement pour être insérées dans un coffret en bois. Le sacrifice de ces flèches n’est peut-être pas très éloigné des grandes haches en jade brisées et brûlées 2500 ans plus tôt dans le golfe du Morbihan…

Pour résumer, les flèches armoricaines sont des armatures de prestige, détournées de leur fonction première. Elles ont été taillées dans un silex exogène, sans doute transporté sous la forme d’éclats-supports. Certaines ont servi à découper des végétaux. Surtout, la plupart ont été emmanchées de façon lâche et n’ont jamais servi. Quelques-unes semblent avoir été héritées et transmises sur une ou plusieurs générations. Finalement, elles ont été, semble-t-il, démanchées puis déposées dans des boîtes en bois.

On peut penser que les armatures perçantes à pédoncule et ailerons étaient celles des guerriers, armes symboles de leur prestige gagné au combat, qui sont devenues dans certaines régions à l’âge du Bronze ancien les symboles de pouvoir des élites, voire des objets sacrés. Une fois le chef mort, elles l’accompagnaient dans l’au-delà et pouvaient être brisées dans un geste de condamnation. Symboles de pouvoir, les pointes de flèches armoricaines ne pouvaient pas être échangées et seules des imitations se retrouvent dans le Nord-Ouest de la France et jusque dans les îles Britanniques, preuve du rayonnement des élites d’alors.

 

P1130328

 

Pour en savoir plus, je ne peux que vous conseiller la thèse de Clément Nicolas (Symboles de pouvoir au temps de Stonehenge) visible ici :

https://fr.scribd.com/document/313657789/9789088903052-Nicolas-2016-Fleches-de-Pouvoir-eBook#fullscreen&from_embed

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s