« Fashion week » au Néolithique !

Dans des conditions très particulières (les milieux extrêmement secs ou complètement ennoyés), on peut retrouver des fibres textiles qui nous renseignent sur les vêtements portés au Néolithique mais aussi sur les objets (cordes, filets, contenants…). Ces témoins sont rares mais ils peuvent aussi s’accompagner d’un outillage très particulier et de représentations gravées comme celles des stèles anthropomorphes.

Un corpus très important mais très fragile.

Les lacs alpins sont parfaits pour la conservation des matières textiles car les fibres végétales sont retrouvées dans un environnement très stable sous le niveau des plans d’eau. Et heureusement pour les archéologues, les contextes sociaux ont conduit de nombreuses communautés à construire leurs villages permanents dans ces zones humides ou inondées pour assurer au mieux la défense des gens et des greniers.

Depuis près de 150 ans, les lacs alpins ont livré des centaines de fragments de tissus, des pelotes de fils, des cordes et cordelettes. Ils sont souvent noircis et carbonisés dans des couches d’incendies qui, heureusement pour les archéologues, ont aussi provoqué un abandon rapide des maisons. Mais d’autres fragments peuvent être aussi tout simplement de vieux tissus usés et rejetés dans l’eau. Tous, ces vestiges ont été flottés avant d’être recouverts rapidement par des sédiments organiques fins qui les ont protégés. A titre d’exemple, pour Clairvaux (Jura), le nombre des découvertes de textiles étaient de plusieurs dizaines par campagne annuelle de fouille.

Coté tissage : Deux techniques.

Les tissus sont réalisés sur des métiers à tisser verticaux constitué de montant en bois. Les fils de chaîne verticaux sont tendus avec des poids en terre cuite et ils sont séparés en deux nappes par une barre de lisse horizontale en bois. Dans les habitats néolithiques, les pesons alignés sont souvent les seuls témoignages d’un métier à tisser disparu. Ces métiers sont très simples et permettent de réaliser des toiles 1/1 en faisant passer plusieurs fils de trame à intervalles réguliers et dessiner des lignes horizontales. Ce travail peut être aussi réalisé sur les fils de chaîne pour obtenir le même effet et réaliser des rectangles. Quant aux bordures, elles sont réalisées avec une couture ou une frange constituée de fils enroulés puis fixés par un nœud à l’extrémité.

Metier tissage

Une autre méthode ne nécessite pas systématiquement un métier. Il s’agit du « tissage cordé » où des cordelettes verticales forment une chaîne qui sera imbriquée dans les fils de trame. Elle est utilisée pour des tapis, des moyens de transport ou même des vêtements cordés. Cette technique, issue de la vannerie, est beaucoup plus ancienne puisqu’elle semble être déjà reconnue au Paléolithique Supérieur (vers -27 000 ans) sur les sites moldaves de Pavlov I et de Dolni-Vestonice II.

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Pour les villages lacustres suisses, la proportion de textiles cordés est 4 fois supérieure à celle des textiles tissés au métier. Cette méthode correspondait bien aux attentes des communautés pour réaliser des tissus couramment utilisés et adaptés à des besoins très différents. Le temps et les efforts investis étaient beaucoup moins importants que celui nécessaire à la réalisation des étoffes de fils fins assemblés en grande densité sur un métier à tisser.

Mais avant de tisser, il fallait produire des fils.

Mais il faut déjà produire des fils.

Le moyen le plus facile de produire du fil est de tourner des fibres entre la paume de la main et sa jambe jusqu’à obtenir un fil grossier. Mais la technique la plus efficace est le filage au fuseau constitué d’un axe en bois (le fuseau) et d’un volant d’inertie appelé la fusaïole. Il faut tenir la pelote dans la main gauche et faire avec sa main droite un mouvement de rotation au fuseau qui se met à tourner, entraîné par la masse de la fusaïole. Tandis que le fuseau tourne, l’artisan étire les fibres et règle le débit afin que le diamètre du fil reste constant. Cette méthode entraîne des arrêts fréquents pour enrouler les fils sur l’axe mais elle permet d’obtenir des fils de moins de 0.2 mm de diamètre (avec un peu d’expérience !). Avec de tels fils en chaîne et en trame, on peut tisser des textiles à la fois très denses (jusqu’à 25 fils par centimètre) et très légers.

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Encore faut-il avoir une matière première de qualité !

Les artisans du Néolithique avaient une parfaite connaissance des propriétés des fibres naturelles et animales. Malheureusement pour nous, la laine ne se conserve pas en milieu humide même si on pense qu’elle a été utilisée dès le Néolithique final.

Pour les fibres végétales, le lin est attesté vers -2800 ans dans le Nord de la France sous forme de fils et d’éléments de tissus mais il est très minoritaire par rapport aux ronces ou aux orties. La fibre la plus utilisée au Néolithique reste le liber de tilleul (mais aussi de du chêne ou de saule) c’est-à-dire la partie fibreuse entre l’écorce et le tronc.

Pour le lin, la méthode d’acquisition est réalisée autour de 3 étapes :

  • La récolte et l’égrenage : La récolte se fait en juillet pour recueillir des graines destinées aux futures semences et à l’alimentation mais aussi une filasse robuste et abondante.
  • Le rouissage et le séchage : Le rouissage consiste à dégrader l’écorce de la tige et à éliminer les ciments pectiques des fibres du lin ou de l’ortie. Il est effectué en immergeant les tiges dans l’eau ou en les déposant au soleil sur un sol humide. Le séchage doit stopper rapidement le processus de décomposition avant qu’il n’atteigne la fibre.
  • Le battage, le teillage et le peignage : Le battage des tiges de lin, devenues sèches et cassantes, consiste à briser la partie ligneuse de la tige pour libérer la filasse. Le teillage élimine ensuite les restes d’écorce accrochés aux fibres à l’aide d’outils en silex. Le peignage consiste enfin à démêler la filasse et affine les faisceaux de fibres.

Photo Sebastien Rande / CELC

Quelques témoignages.

Les activités de filage et de tissage sont donc présentes tout au long du Néolithique. Mais elles sont très majoritairement réalisées par tissage cordé et à partir de liber de tilleul. Ce n’est qu’au Néolithique Final qu’on retrouve des fusaïoles et des pesons tant en Suisse que dans le Nord de la France en même temps que se développe la culture du lin. Ces changements indiquent une intensification du tissage qui va de pair avec une diffusion plus large des procédés de fabrication. D’élitiste, le savoir-faire du tisserand se démocratise pour répondre à l’accroissement des besoins textiles.

Grâce aux fouilles archéologiques et aux expériences de tissage expérimental, on peut identifier toute la gamme d’outillages nécessaires à ces activités : fusaïoles en céramique ou en pierre, pesons, lames de silex pour récolter les fibres, côtes de bovidé pour tasser les fils de trame… Mais, même avec tous ces objets, il est difficile de se faire une idée des vêtements que portaient les néolithiques, d’autant que les milieux humides n’ont pas permis la conservation des cuirs au-delà de quelques siècles.

Avec la découverte d’Ötzi en septembre 1991, on en apprend un peu plus sur les habits d’un montagnard du Néolithique. Il porte une étroite ceinture en peau de veau, un pagne de cuir souple passant entre les jambes et retombant de part et d’autre de la ceinture, de longues jambières en cuir fin fixées à la ceinture par des jarretelles et descendant jusqu’aux chevilles, un manteau court en fourrure serré à la taille par une ceinture de cuir enroulé et formant pochette, des chaussons à semelle en peau d’ours avec laçage sur le cou-de-pied et un bonnet en fourrure d’ours. Comme vêtement de pluie, Ötzi possédait une de ces fameuses grandes capes en étoffe cordée identique à celles découvertes dans les villages lacustres du nord-ouest des Alpes. Cette technique de la sparterie a été également utilisée pour le fourreau d’un poignard en silex.

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Les vêtements d’Ötzi nous montrent que vers la fin du IVe millénaire, on faisait surtout appel aux cuirs et aux fourrures et très peu aux tissages de fibre de lin. On est très loin des représentations anthropomorphes du IIIe millénaire comme celles de Sion/Le Petit Chasseur (Suisse).

Sur ces stèles, le haut des corps est figuré, jusqu’au niveau de la ceinture. On peut y voir des « tuniques sans manches, serrées à la ceinture, des baudriers et des aumonières ». La richesse des décors géométriques structurés horizontalement évoque les motifs des vases campaniformes. Ces tuniques et ces ceintures décorées et probablement teintes auraient alors composé l’essentiel du vêtement masculin dans un domaine cérémoniel et rituel en relation avec un culte des Ancêtres et du Héros.

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Ces 2 exemples nous aident à comprendre l’évolution du vêtement néolithique dans l’arc alpin. Si au 34e siècle, Ötzi s’habille encore principalement de cuir et d’étoffes cordées en liber de tilleul, on passe aux vêtements tissés en lin sur les stèles anthropomorphes du 24e siècle… même si ces vêtements à décors géométriques complexes ne seront sans doute réservés qu’à une élite et aux « Grands Ancêtres » figurés sur les stèles.

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Pour en savoir plus, je vous conseille « Les activités du filage au Néolithique sur le Plateau suisse » de F. Médard.

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