Carnac : Un musée et des Hommes

Si le Paléolithique a sa « capitale » en Périgord, Carnac est un site incontournable de la préhistoire européenne avec ses alignements qui frappent l’imagination des visiteurs depuis plus de 6000 ans. Autour du Golfe du Morbihan, entre la Ria d’Etel et la presqu’île de Rhuys, se concentrent les premières architectures de pierre connues en Europe occidentale. Outre les fameux alignements, on trouve d’autres sites incontournables comme les Tumulus de Saint-Michel ou du Petit-Mont, les nombreux dolmens et autre allées couvertes, les stèles de Locmariaquer et surtout les gravures du cairn de Gavrinis qui reste mon site préféré !

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Chaque année, ce sont plus de 600 000 visiteurs qui viennent visiter les alignements et parmi eux, ils ne sont que 5% (32 000 en 2016) à compléter leur visite avec celle du « Musée de Préhistoire James Miln – Zacharie Le Rouzic ». Je vous propose de rencontrer les hommes qui ont fait ce musée.

Des cabinets de curiosités aux premiers musées.

Avant même que la notion de Préhistoire ne soit connue, les premiers cabinets de curiosités apparaissent dès le XVIIème siècle comme celui du marquis Christophe-Paul de Robien (1698-1756). Ce président au parlement de Bretagne est le premier à avoir collectionné les objets issus des alentours de Carnac et de Locmariaquer où il avait une résidence. Son cabinet, le premier attesté en Bretagne, sera à l’origine du musée des Beaux-Arts de Rennes. Peu de temps après, Pierre Legrand d’Aussy (1737-1800) est le premier en France à proposer une chronologie des sépultures mégalithiques qu’il n’attribue plus aux Gaulois. Il est aussi le premier à plaider pour la réalisation de fouilles systématiques contrôlées par l’État.

Le premier quart du XIXème siècle est marquée par la création des sociétés savantes qui vont amener aux premiers musées :

  • 1826 : Société Polymathique du Morbihan à Vannes
  • 1842 : Société Archéologique des Côtes-du-Nord
  • 1845 : Société Archéologique du Finistère en 1845 ;
  • Ouverture des musées de Quimper (1846), de Nantes (1849) et de Vannes (1853).

Il faut dire que les chercheurs de « trésors » sont déjà à l’œuvre. Entre 1811 et 1814, Joachim Renaud, un négociant d’Auray, fouille les mégalithes de la zone Locmariaquer, Carnac, Erdeven pour recueillir des trésors (et plutôt de l’or). A Locmariaquer, il découvre par exemple une hache en silex à la Table des Marchand et une urne brisée aux Pierres Plates.

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Centenaire de la Société Polymathique du Morbihan – Vannes, 1927

Le 29 mai 1826, la création de la Société Polymathique du Morbihan, fondée par une quinzaine de notables ou d’érudits, se fixe comme objectif de « réunir dans un Musée diverses productions naturelles, surtout celles du Morbihan, des produits intéressants des arts et d’autres objets curieux de plusieurs genres » (art. Ier). Ses débuts sont timides avec peu de fouilles et elle n’empêche pas les fouilles sauvages comme celle du tumulus de Rondossec réalisée en 1846 par le maire de Plouharnel qui y découvrent 2 colliers en or.

Les choses changent en 1853 avec la création de la Société Archéologique du Morbihan, une section autonome de la Société Polymathique du Morbihan qui accompagne la création du nouveau musée. Deux membres de cette association (Alfred Fouquet et Louis Galles) explorent le tumulus de Tumiac à Arzon et recueillent un important mobilier funéraire dont 11 haches polies en jadéite, 26 haches en fibrolite, 237 perles et 12 pendeloques en variscite.

Les années 1860 à 1870 marque l’apogée de la Société Polymathique avec 52 fouilles en 10 ans. René Galles et son cousin Louis Galles, explorent ainsi les tumulus de Saint-Michel (1862) et du Moustoir (1864) à Carnac, puis le Mané-er-Hroëck (1863) à Locmariaquer et les tumulus de Kercado à Carnac (1863), Mané-Lud à Locmariaquer (1863) et le Petit-Mont à Arzon (1865). Toutes ces fouilles donnent lieu à des observations précises avec de très bons plans et le mobilier n’est pas dispersé, mais va en totalité aux collections du musée de Vannes.

Une autre équipe, composée de 2 britanniques : William Collings Lukis (1817-1892) et Henry Dryden (1819-1899), réalise plusieurs campagnes de fouilles entre 1864 et 1872 à Carnac, à Plouharnel, à Erdeven, à La Trinité-sur-Mer, à Mendon et à Belz. Peu de ces fouilles seront publiées et le mobilier rejoindra en 1875 le British Museum.

Une rencontre à Carnac.

A l’été 1873, une rencontre à « l’hôtel des Voyageurs » de Carnac marque le début de l’aventure du musée. C’est celle d’Henri du Cleuziou et de James Miln de Woodhill (1819-1881). Le premier est en mission d’étude officielle pour étudier les alignements et le second est un riche aristocrate  écossais qui se passionne pour les monuments « celtiques ».

MilnMiln est à Carnac pour voir et dessiner les mégalithes et Cleuziou lui fait découvrir les environs. Mais contre toute attente, Miln décide de fouiller un établissement gallo-romain au lieudit « les Bosseno » dont il publiera les résultats en 1877 après 3 années de campagne. Entre 1877 et 1181, Miln va aussi fouiller de nombreux petits dolmens autour de Carnac qui seront publiés à titre posthume. Le jeune Zacharie le Rouzic (1864-1939) n’a que 12 ans en 1876 mais il ne manque pas de venir observer les fouilles de James Miln. Celui-ci lui propose de l’engager pour porter ses boîtes de peinture à la belle saison et reconstituer ses céramiques pendant l’hiver.

Au fur et à mesure de ses découvertes, tout le mobilier que James Miln recueille est conservé dans les deux pièces qu’il occupe à l’hôtel des Voyageurs de Carnac. A son décès, son frère lègue ses collections à la mairie de Carnac et il fait construire un petit musée qui sera inauguré le 22 mai 1882.

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Le premier musée construit par James Miln

Le Rouzic s’impose à Carnac.

Le premier conservateur du musée est Félix Quincarlet et c’est Zacharie le Rouzic qui est nommé gardien du musée au dépend d’un autre candidat : Louis Cappé. Ce dernier est l’ancien contremaître de Miln mais ne bénéficie pas de l’appui politique des républicains qui tiennent la mairie du village.

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De 1883 à 1887, Le Rouzic fait son service militaire dans la Marine. Pendant ces années, c’est Félix Gaillard qui tient le rôle prééminent dans la recherche préhistorique à Carnac. Il est le gérant de l’hôtel du Commerce à Plouharnel ou il a succédé à l’ancien maire du village, celui-là même qui avait fouillé le tumulus de Rondossec. Peu à peu, Gaillard réalise un inventaire exhaustif et précis des monuments mégalithiques de la région. Mais il organise aussi des excursions pour les touristes auxquels il vend des guides et des cartes postales.

Félix Gaillard s’était fait connaître en 1874, pour son rôle dans la campagne d’opinion qui vise à faire acquérir par l’État l’essentiel des monuments mégalithiques entre Erdeven et Locmariaquer. Il réalise une documentation détaillée, avec pour la première fois des photographies, et obtient le soutien de la Société Polymatique du Morbihan. En 1879, le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts créé une sous-commission des monuments mégalithiques afin de réaliser ces acquisitions et c’est Felix Gaillard qui s’occupe des rachats comme des travaux de restauration, avec l’aide du contremaître Louis Cappé. Felix Gaillard en profite pour se constituer une belle collection d’objets préhistoriques qu’il expose dans son musée privé de Plouharnel. Mais les difficultés financières l’obligent à vendre ses collections à partir de 1890.

De retour au musée en 1887, Zacharie Le Rouzic reprend son poste de gardien du musée Miln où il assure les visites pendant la saison touristique, tandis que l’hiver, il continue ses prospections et de nouvelles fouilles. Au musée, il s’inspire largement de ce que faisait Felix Gaillard en vendant des photographies, des livres et des brochures, dont le Guide des monuments mégalithiques de Carnac et de Locmariaquer. Il acquiert aussi pour le musée les trouvailles fortuites auprès des paysans de la région mais il ne fouille pas encore, par faute de moyens financiers. Peu à peu, cependant, les vitrines du musée s’enrichissent grâce aux collections de l’ancien préfet Lion (haches polies) puis des collections Murhais (haches polies), Lautram et Sigay de la Goupillère.

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A partir de 1895, Le Rouzic fait connaissance de Charles Keller, un ingénieur de Nancy avec lequel il partage les mêmes idées politiques. Il lui communique sa passion des mégalithes et obtient de Keller qu’il lui finance ses fouilles jusqu’en 1913. C’est aussi Keller qui fait aménager une nouvelle salle des moulages dans le musée, destinée à présenter les gravures figurant sur les mégalithes Morbihannais.

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Après 1913,  Zacharie Le Rouzic va trouver deux nouveaux mécènes Nancéens : Saint Just Péquart et sa femme qui vont contribuer financièrement au musée jusqu’en 1927. Contrairement à Keller, ils participent à des fouilles avec Le Rouzic comme celles réalisées sur la presqu’île de Rhuys (1921) ou à Crucuny (1922).

Les « oubliés » de l’histoire officielle.

Entre temps, Zacharie Le Rouzic est devenu le conservateur du musée en 1920 et il le restera jusqu’à sa mort en 1939. Pour lui rendre hommage, son gendre Maurice Jacq publie l’année suivante un catalogue du « Musée archéologique James Miln – Zacharie Le Rouzic » dont la lecture nous permet d’apporter quelques précisions à l’histoire des collections du musée.

Maurice Jacq décrit, par exemple, 434 haches polies qui sont assez représentatives d’une collection Morbihannaise avec ces 185 haches en dolérite, 119 haches en fibrolite, 59 haches en roches alpines (jadéite, Chloromélanite, serpentine) et 29 haches en silex.

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L’origine des haches est plus surprenante car on peut identifier :

  • 6 haches issues des fouilles James Miln entre 1877 et 1880 (La Trinité et Saint-Philibert)
  • 52 haches de la collection personnelle de Zacharie Le Rouzic (environs de Carnac)
  • 204 haches acquises par le Musée (Lion, Murhais, Lautram, Sigay de la Goupillère…)
  • 172 haches issues d’une collection finistérienne, celle de Paul du Chatellier. Un mystérieux donateur qui est aujourd’hui totalement inconnu des visiteurs du musée.

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Paul Mauffras du Chatellier (1833-1911) est un aristocrate Breton qui va faire de son château de Kernuz en Pont-l’Abbé, le plus grand musée privé consacré à la Préhistoire de Bretagne. Il tient cette passion de son père Armand qui, après avoir collectionné les tableaux, devient l’un des membres fondateurs de la Société Archéologique du Finistère (1845). Armand du Chatellier a déjà fouillé plusieurs monuments mégalithiques (Lesconil, tumulus de Porz-Carn…) et son fils Paul va continuer à enrichir les collections de Kernuz à partir de 1870 en élargissant sa zone de recherches à tout le Finistère : Audierne, Moëlan-sur-Mer, Crozon, Poullan-sur-Mer, Carhaix, les monts d’Arrée, Molène… Peu à peu le manoir s’enrichit donc d’objets préhistoriques et protohistoriques (poteries, haches, poignards, pendeloques, torque en or…) non sans quelques polémiques  comme celle de l’oppidum Tronoën.

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En 1876, des fermiers découvrent un site gallo-romain à Tronoën, sur la commune de Saint-Jean-Trolimon. L’information remonte rapidement à la Société Archéologique du Finistère via un de ses membres, capitaine de gendarmerie. Quand les membres de la SAF se rendent sur place, ils constatent la présence d’une villa gallo-romaine mais aussi les équipes de de la famille Chatellier qui ont déjà emporté « plus de 60 lances et sabres romains ». Avec le soutien du maréchal des logis de Pont-l’Abbé, ils bloquent le site et ordonnent au fermier exploitant le site de remettre tous les objets découverts à la SAF et au musée de Quimper. Pour contourner cette injonction, Armand du Chatellier décide de louer le terrain concerné à des conditions que la SAF ne peut pas suivre. Il pense avoir gagné la partie mais il se plaint de la « persistance déloyale avec laquelle certains membres de la SAP continuent à enlever de ce lieu des objets qui lui appartiennent ». Il menace même de poursuivre certains de ses membres pour « escroquerie et recel ». Après 6 mois de psychodrame, les membres incriminés mettent leur démission de la SAP dans la balance et obtiennent la radiation des Chatellier en octobre 1876.

Cette affaire témoigne bien de la concurrence qu’il pouvait y avoir entre les sociétés et les collectionneurs pour enrichir leurs musées respectifs. Et pour la petite histoire, Paul du Chatellier sera de nouveau reçu à la SAF en juillet 1897 avant d’être élu président à l’unanimité, fonction qu’il gardera jusqu’à son décès en 1911.

Un don de plus de 900 haches.

Parmi les visiteurs du manoir de Kernuz, on note le passage d’un certain Le Pontois en 1887. Louis le Pontois (1838-1919) est un capitaine de frégate basé à Lorient mais qui a fait l’essentiel de sa carrière militaire en Asie avant d’être affecté dans la réserve à partir de 1894. Il réalise ses premières fouilles à Ploemeur (devenu Larmor-Plage) en 1889 et à Guidel en 1890 avec l’aide de Félix Gaillard, l’hôtelier de Plouharnel. Un peu plus tard, il fera des fouilles avec Paul du Chatellier sur l’Île de Groix où ils découvriront une sépulture scandinave à barque.

Gauche à droite Pontois 1838 1919 Ault du Mesnil 1842 1921 Keller 1843 1913

De gauche à droite : Louis Le Pontois, Geoffroy Ault du Mesnil et Charles Keller

Mais Le Pontois est aussi collectionneur et entre 1887 à 1904 il va acquérir environ 960 haches polies ! Même au XIXème siècle, une telle collection de haches polies reste rarissime et on peut citer par comparaison celles de Guignard de Germond (plus de 1000 haches en 1948) ou encore celle du Comte de Bellevue (plus de 150 haches alpines ). La plupart des acquisitions de Louis Le Pontois se font sur les arrondissements de Lorient (Morbihan) et de Quimperlé (Finistère) et il ne dédaigne pas non plus les céramiques et les monnaies gauloises que lui propose son ancien collègue de la Marine, le commandant Arthur Martin.

Pour la région de Carnac, ses haches viennent de la collection de Felix Gaillard et de celle de Bertic, un prospecteur local. Chaque hache polie est étudiée, dessinée et localisée de façon très précise et lorsque Le Pontois décide de faire don de sa collection à Paul du Chatellier en 1904, on peut suivre le parcours de certaines pièces. C’est ainsi que la hache en fibrolite #747, issue de la collection Bertic, se retrouve chez Le Pontois, puis dans la collection de Chatellier et, un peu plus tard, au sein du catalogue du musée de Carnac présenté par Maurice Jacq (6ème vitrine en page 59 du catalogue).

Le 2 juillet 1904, Le Pontois écrit donc à son ami Paul du Chatellier : « Je vous remercie d’avoir bien voulu donner asile dans votre musée de Kernuz à mes ex-bibelots dont quelques-uns seulement présentent quelque intérêt ; mon esprit est plus tranquille à cette heure où je suis assuré qu’ils n’ont plus à craindre la dispersion ». Les 960 haches sont chargées dans 4 grandes boites, 7 paniers et une valise. Un peu plus loin, il ajoute « Ma lettre d’admission à la Société Archéologique du Finistère m’est parvenue hier ; je vous remercie vivement de m’avoir servi de parrain ». Chacun y trouve donc son compte.

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La collection Le Pontois restera à Kernuz jusqu’au décès de Paul du Chatellier en 1911. Elle est ensuite transmise à son fils Armand qui décide de la céder en novembre 1924 aux musées nationaux contre la somme de 180 000 francs. C’est une somme considérable, comparable à celle que le musée de Bruxelles dépense cette même année pour l’acquisition d’un tableau de Degas ! Au printemps 1925, la collection est envoyée au musée de Saint-Germain, provoquant la protestation de la SAF et des autres sociétés savantes de Bretagne qui exigent son retour au pays. La collection Chatellier sera finalement répartie entre 3 musées : Le musée de Saint-Germain en Laye, celui de Quimper (pour les objets du Finistère) et celui de Carnac (pour le Morbihan) qui récupère les 172 haches des collections Gaillard, Bertic, Martin, Le Pontois et d’autres.

Le petit musée construit par la famille Miln continuera par la suite à s’enrichir jusqu’à compter plus de 300 000 objets au début des années 80. On doit à Anne Riskine, conservatrice à partir de 1980, le classement de toutes les collections et surtout l’inauguration le 30 avril 1985 d’un nouveau musée de 1200m² dans l’ancien presbytère de la commune.

Pour en savoir plus,

https://journals.openedition.org/abpo/2055

https://www.amazon.fr/Paul-Chatellier-Collectionneur-Finisterien-1833-1911/dp/2901737722/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8&qid=1531768292&sr=1-2&keywords=paul+du+chatellier

https://www.amazon.fr/ZACHARIE-ROUZIC-ARCHEOLOGUE-PHOTOGRAPHE-CARNAC/dp/2954187085/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1531768254&sr=8-1&keywords=Le+Rouzic+carnac

Et je vous conseille ces lectures :

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Une collection « moderne » – Celle de Claude Douce au château de Sauveboeuf :

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