Le trésor est dans le pré

L’histoire commence en 1865 à Pauilhac (Gers) entre Lectoure et Fleurance. Des terrassiers sont en train d’extraire des matériaux pour la construction d’une  voie ferrée quand ils tombent sur un ensemble d’objets extraordinaires. Un « trésor » qui se composerait de 6 longues lames en silex, de 2 grandes haches polies en jadéite, de 2 pendeloques perforées réalisées sur des grandes défenses de sanglier, d’une plaque losangique en or décorée de pointillés et d’un collier de 7 perles tubulaires en or.

Ces objets auraient été trouvés à 2 mètres de profondeur, sur un terrain caillouteux d’alluvions. Et à proximité, les ouvriers ont repéré un mur de pierre d’une hauteur de 1.5 mètre ainsi que des ossements probablement humains. La découverte est vite identifiée comme une « tombe de chef » et elle est publiée  dès 1865 dans la Revue de Gascogne par Édouard Bischoff, un ingénieur de la Compagnie des chemins de fer du Midi. Mais la publication ne porte que sur la plus grande des haches alpines et la plus grande des lames en silex (34 cm) « cassée en 3 morceaux par la pioche des ouvriers ».

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Polémiques autour du « trésor de Pauilhac »

Car ce que ne sait pas Monsieur Bischoff, c’est que les terrassiers ont déjà vendu au comte Alexis de Chasteigner, un collectionneur Bordelais, les autres objets recueillis. Il va s’en suivre une polémique entre hommes (comme souvent) qui sera arbitrée en 1866 par Gabriel de Mortillet en 1866. Emile Cartailhac évoque d’ailleurs cette découverte en 1889, dans son célèbre ouvrage « La France préhistorique d’après les sépultures et les monuments ». Il décrit les « superbes lames de silex, atteignant 34 centimètres de longueur, de non moins belles haches de pierre, de jadéite et  quelques perles d’or de la collection de M. A. de Chasteigner ».

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Mais Cartailhac ne cite pas les défenses de suidés. Certains préhistoriens ont donc remis en doute la véracité de ce « trésor » de Pauilhac. Pour eux, Chasteigner aurait pu acquérir des objets postérieurement. Pour étayer cette hypothèse, ils s’appuient sur une autre affaire qui date de 1880. Édouard Piette fouille alors le monument mégalithique de Pouy Mayou à Bartrès (Hautes Pyrénées) mais il doit s’absenter une journée et pendant son absence son surveillant de fouille lui télégraphie qu’on vient de mettre au jour « un collier en or et des couteaux en ivoire ». À son retour sur le site, Piette ne voit qu’une seule perle olivaire en or (sur les 18 annoncées). Chasteigner aurait donc pu acheter les perles et les défenses subtilisées par des fouilleurs de Piette pour les ajouter à son « trésor » de Pauilhac. Pour Piette, c’est d’abord son surveillant qui a exagéré. Il dit d’ailleurs de lui « je le savais de race gasconne et d’un caractère conforme à son origine ». Par ailleurs, les perles de Pauilhac font 3 cm de longueur alors que celle de Piette est manifestement beaucoup plus allongée.

Finalement, le « trésor » va rejoindre, pour partie, le domaine public. Le 28 décembre 1920, le Musée lapidaire de Bordeaux reçoit la collection du comte A. de Chasteigner suite à une donation de sa fille (à l’exception des perles en or qui ont disparu). Une note manuscrite indique que ces objets proviennent du «trésor d’un grand chef du commencement de l’ère des métaux en France, période du Bronze. Cette sépulture découverte en 1865 à Pauilhac (Gers), dans une gravière entre les squelettes du personnage et de son cheval favori sacrifié sur sa tombe et inhumé avec lui ». Il faudra attendre 1922 pour que le MAN de Saint-Germain-en-Laye récupère les 2 objets d’Édouard Bischoff.

Description du « trésor de Pauilhac »

Les 6 lames en silex ont des tailles très variables. La plus grande (346 mm x 36 mm) est brisée en 3 morceaux. La seconde (250 mm) est intacte, alors que la troisième (240 mm) est brisée en 3 fragments récents. Les autres lames sont incomplètes (174 mm, 159 mm et 66 mm). Malgré la patine blanche et épaisse, les archéologues identifient un silex « brun et ondé » de la vallée du Largue, dans le bassin de Forcalquier (Alpes de Haute Provence). Les affleurements de cette zone ont été exploités et les lames de silex ont été exportées sur un rayon de 500 km dans la moitié Sud de la France, la Suisse et l’Italie.

Les débuts de la production et de la diffusion de ces grandes lames coïncident avec le Chasséen (-4200 à -3500 avant notre ère). De grandes lames de Forcalquier ont d’ailleurs été retrouvées sur des sites du « Chasséen Classique » autour de Toulouse (comme à Cugnaux, site daté entre -3970 et -3790), c’est-à-dire à moins de 80 km de Pauilhac. L’apogée de la diffusion sera cependant plus tardive au Néolithique Final.

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Il ne s’agit pas de « poignards » comme pour ceux du Grand-Pressigny, mais de grandes lames dégagées grâce à un débitage par pression au levier. Les lames de Pauilhac n’ont pas été retouchées pour en faire un outil mais les études tracéologiques montrent des traces ponctuelles de coupes de céréales qui pourraient avoir un rôle symbolique. 4 des 6 lames ont été brisé en 3 fragments dès le Néolithique sans que ce bris intentionnel ne soit interprété, si ce n’est pour empêcher de les réutiliser par la suite.

Les 2 haches polies sont remarquables par leur longueur (281 mm et 249 mm) et leur finesse (25 mm et 27 mm). La plus grande est d’un vert sombre (une jadéitite omphacitique) et l’autre d’un vert vif (une jadéitite claire). En les comparants aux échantillons recueillis par Pierre et Anne-Marie, on réalise que ces roches sont issues de carrières situées sur les versants Sud du Mont Viso en Italie à plus de 500 km du Gers.

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Ces 2 haches ont donné leur nom au « type Pauilhac » qui est considéré comme une imitation de haches en cuivre à tranchant étalé, probablement celles qui ont été importées en Italie du Nord depuis les Balkans, dans les derniers siècles du Ve millénaire. La répartition de ce type est restreinte et couvre la moitié méridionale de la France et au nord-est de l’Espagne, coïncidant avec les réseaux d’influence du Chasséen (entre -4200 et -3800 avant notre ère).

Les 2 « pendeloques » fabriquées à partir de défenses de sanglier sont doublement perforées. Elles ont été raclées, amincies et polies et les études des cassures indiquent qu’elles devaient être fixées en pendants d’oreille ou encore sur un vêtement, une coiffure ou un objet. Ces mêmes défenses perforées se retrouvent régulièrement sur les sites néolithiques et sont identifiées depuis la fin du XIXe millénaire. Serge Cassen a fait une étude de ces objets en les comparants aux gravures des haches polies.

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A Buthiers  (Seine et Marne), le grand rocher vertical de la « Vallée au Noirs » présente une composition gravée avec un personnage stylisé, associé à 2 embarcations et à une hache polie au manche crossé. L’extrémité proximale de ce manche est encerclée d’un anneau et de 4 signes courbes « cornus » qu’il a interprété comme un trophée de défenses de sangliers superposées en 2 paires. Le sanglier est un animal mythique depuis l’antiquité et on peut imaginer que ses défenses pouvaient être fixées au manche d’une hache en roche alpine. Cette hache jouait alors un rôle de sceptre qui pouvait être échangé comme un objet-signe entre des élites réunies par les mêmes systèmes de croyance.

Impression

Le « diadème » losangique est une plaque en or de 19.5 grammes (157 mm x 85 mm) et présente une ligne de pointillés qui suit les bords de la plaque et qui traverse la partie centrale sous la forme de 2 lignes parallèles. Elle est munie de 2 languettes qui sont repliées au revers pour former un tube aplati à fente longitudinale. La plaque a été obtenue par battage et étirement d’un petit lingot après une suite d’opérations de martelage entrecoupés de recuits et de refroidissements. Elle devait être bombée à l’origine et être attachée par un lien enfilé dans les pattes latérales pour former (peut-être) un diadème ou un pectoral.

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Enfin, le collier se composait de 7 perles ovalaires dont chacune devait peser environ 15 gr. (pour un total de 103 grammes).

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Pastoralisme et pouvoir au début du IVe millénaire

Les haches alpines, les grandes lames de Forcalquier et les défenses de suidés sont clairement contemporaine du début du IVe millénaire (vers -3900). Mais la métallurgie du cuivre n’apparait à Cabrières (au Nord de Béziers) que vers -3100.

Il est évident que les importations d’objets métalliques ont commencé bien avant la métallurgie. C’est le cas des pointes en cuivre qui sont associées au débitage par pression au levier des longues lames de Forcalquier (en provenance de la Sardaigne) et des parures en or de Pauilhac. D’ailleurs, on constate la même association Or + Haches alpines dans les grandes nécropoles de Varna (Bulgarie). Cette multiplication des échanges (et des richesses) serait associée au développement du pastoralisme dans les Alpes au IVe millénaire. Elle trouve son symbole le plus connu avec la superbe hache en cuivre d’Otzï qui serait mort vers -3300 avant notre ère.

A Pauilhac, on pourrait donc être en présence du tombeau (ou du dépôt) d’un chef disposant de pouvoirs et de relations sociales qui dépassaient le cadre régional. Il aurait fait venir dans le Gers des lames en silex provençal, des haches alpines du Viso et même des lingots ou des objets en or venants du versant oriental des Alpes. Ces objets auraient contribué à son prestige et auraient pu être utilisés à des fins religieuses ou idéologiques comme l’a montré Pierre Pétrequin pour les haches alpines.

L’origine de cette puissance pourrait être dans le pastoralisme car les exemples ethnographiques montrent que des communautés pastorales ont la possibilité d’accumuler plus facilement des richesses que leurs homologues agriculteurs sédentaires. Ces derniers étant d’ailleurs plus souvent dominés et exploités par les éleveurs.

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Pour en savoir plus :

http://pufc.univ-fcomte.fr/jade-1416.html

https://www.persee.fr/doc/bspf_0249-7638_2007_num_104_2_13558

3 réflexions sur “Le trésor est dans le pré

  1. Bonjour,
    Merci pour cet excellent article.
    Pour compléter votre description de la hache du « rocher aux noirs », je vous ai déposé une photo d’un objet très proche de votre interprétation.
    Vous le trouverez avec sa description sous le chemin suivant :

    bien cordialement

    J'aime

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