Population(s) néolithique(s) ?

Le processus de Néolithisation commence au Proche-Orient à partir de -12 000 avant notre ère. Et 5 000 ans plus tard, tous les principaux changements qui caractérisent le Néolithique sont en place avec dans l’ordre : La sédentarité, l’outillage en pierre polie, la naissance des villes, l’agriculture et l’élevage et la céramique.

C’est vers -7 000 avant notre ère que débute la lente néolithisation de l’Europe qui attendra la Bretagne vers -5 000 ans. Depuis une dizaine d’année, les études génétiques sur l’ADM Ancien nous permettent de mieux comprendre les mouvements de populations, autrefois surtout étudiés au travers des études linguistiques.

Carte néolithisation 3

La fameuse hypothèse sur les « Indo-Européens »

Au cours du XIXème siècle, les grammairiens ont identifiés de nombreuses parentés entre certaines langues européennes et d’autres langues proche-orientales ou Asiatiques. Et c’est indiscutable que les similitudes sur certains mots clés sont frappantes.

Si on prend le mot de « Mère », il se dit en grec : « mèter », en latin « mater » et en langue gauloise « matir ». Les anglo-saxons le disent « mother » en anglais et les allemands « mutter ». Pour les Celtes, l’Irlandais dira « máthair », le gallois et le breton « mam ». Quant à la l’Asie, le sanscrit védique dit « mātár » et le tokharien (un peuple d’Asie centrale du Xinjiang en Chine) va dire « mācer ». Cette analogie existe aussi pour les mots « père », « frère », sœur » !

De ces analogies, nos amis grammairiens en ont déduit qu’il existait un même substrat : une langue indo-européenne issue d’une même communauté linguistique et donc par hypothèse au second degré : un même peuple avec une identité ethnique, culturelle et religieuse, qui parlait cette langue… mais qui n’aurait laissé ni aucun texte ni aucune culture matérielle archéologique (à l’heure actuelle) !

De là en découle un peuple migrateur, qui depuis le Proche-Orient aurait conquis l’Europe et apporté, avec la néolithisation, des savoir-faire techniques, des rites religieux, un même fond culturel… avant de se différencier géographiquement et de subir des influences diverses dans ses différentes régions d’expansion.

Je passe volontairement sur les arrière-pensées idéologiques qui sous-tendent cette théorie du peuple originel. Elles n’intéressent que les idéologues en mal d’identité commune (à l’extrême droite) ou de dénonciation de cette idée commune (pour mieux vendre des livres).

A chacun son foyer d’origine !

L’avantage des théories est que chacun peut avoir la sienne ! Mais au milieu des nombreuses théories sur le foyer commun de cette culture indo-européenne (Proche-Orient, Balkans, Europe du Nord, héritage du Paléolithique…), deux théories émergent un peu.

Pour Colin Renfrew (1984), le foyer originel des Indo-Européens se trouve en Anatolie (à l’Est de la Turquie), là où les Indo-Européens auraient été à l’origine de la culture du blé qui aurait entrainé une explosion démographique, qui aurait poussé à coloniser de nouveaux espaces, qui aurait submergé les populations de chasseurs-cueilleurs mésolithiques, à raison d’une trentaine de kilomètres par génération !

Renfrew identifie même 3 vagues de migrations. Une première vers le Caucase (Arméniens) et l’Asie centrale (Tokhariens), puis une seconde qui traverse la mer Égée pour se répandre en Europe (Grecs, Thraces, Italiques, Celtes, Germains, Slaves), et une troisième qui prend la route de l’Iran et de l’Inde (Scythe, Sarmate, Perse, Mède, et tous le peuples de l’Inde du Nord proches du sanskrit).

Cette première théorie ne suscite pas un grand engouement, contrairement à la théorie de l’archéologue américaine Marija Gimbutas, pour qui les langues Indo-Européennes auraient été véhiculées par la civilisation des kourganes. Une culture néolithique qui trouve son origine entre la Volga et fleuves de l’Oural et qui se distingue par la domestication précoce du cheval, ce qui en ferait un acteur privilégié d’invasions.

Kourgane carte

Gimbutas identifie 3 vagues d’invasions successives (elle aussi !). Une première (vers -4 200 ans) vers le Danube et à la Macédoine, Puis une seconde vague vers -3 300 qui touche une moitié de l’Europe (Balkans, Italie du Nord et du Centre, Allemagne du Sud et de l’Est, Europe centrale, Turquie du Nord). Et enfin, une troisième vague (vers -2 800 ans) qui fixe les premières langues proprement indo-européennes, avec d’un côté les langues italo-celtiques (proto-romanes) et de l’autre les langues indo-iraniennes .

Une étude ADN, publiée en 2015, confirme une migration entre les steppes pontiques et le centre de l’Europe autour de -3 000 ans. Elle serait à l’origine de l’expansion de la culture de la Céramique Cordée.

L’archéologue Jean-Paul Demoule a publié un essai en 2014 sur ces théories indo-européennes. Il souligne que d’un point de vue archéologique, on ne retrouve pas une culture matérielle commune et en conclut que l’hypothèse indo-européenne est pour le moins difficile à vérifier. Il ne croit pas au « foyer unique » indo-européen, mais plutôt à plusieurs foyers concomitants avec des modèles de parentés entre les langues beaucoup plus complexes que dans le modèle unique.

La question des indo-européens reste donc ouverte…

ADN : nouvelle donne pour comprendre le Néolithique

Les études génétiques sur l’ADN ancien sont en train de révolutionner notre connaissance des populations néolithiques. On peut maintenant séquencer l’ensemble du génome avec une grande efficacité pour mesurer le degré de parenté génétique entre des populations. Ces analyses permettent de mieux déterminer l’histoire des migrations humaines avec une grosse limite : le faible nombre de génomes anciens séquencés.

Ötzi est le premier à avoir vu son génome séquencé dès 2012. Cet « Homme des glaces » qui vivait dans les Alpes vers -3 300 ans, a une très grande parenté avec les populations actuelles du sud-ouest de l’Europe et en particulier la Sardaigne. Pour les spécialistes, son « haplogroupe Y », très minoritaire aujourd’hui en Europe, est ce qui le rapproche de ces populations de Corse et de Sardaigne.

Oetzi_the_Iceman_portrait

Depuis 2012, les séquençages se poursuivent dans de nombreuses régions d’Europe et pour des périodes différentes. Elles aboutissent au même constat : la présence d’une seule et même population génétique  (baptisée « EEF » pour « Early European Farmers ») que ce soit en Hongrie (culture de Starčevo), en Allemagne (culture rubanée), en Espagne (culture cardiale et dérivés) ou encore en Suède (culture des vases à entonnoir) et même en Irlande. Cette population est très différenciée génétiquement vis-à-vis des anciens chasseurs-cueilleurs du Mésolithique qui ont d’ailleurs persisté un moment à leurs côtés.

On se doutait que le courant danubien (culture rubanée) était porté par une population homogène. Ne serait-ce que par l’homogénéité de leurs plans d’habitation de bassin du Danube à l’Ouest de la France. Mais ce que nous montrent les études génétiques, c’est que le courant méditerranéen (culture cardiale) est lui-même porté par une population génétiquement comparable et issue d’une seule et même source commune qui a conquis la majeure partie de l’Europe. Cette source se situe dans les Balkans où un premier mélange aurait eu lieu entre les populations venues du Proche-Orient et les chasseurs-cueilleurs rencontrés sur place.

Malheureusement, pour valider cette théorie, il nous manquait encore des échantillons d’ADN ancien du Proche-Orient pour vérifier l’origine des agriculteurs arrivés dans les Balkans et pour les comparer et estimer la proportion de leur mélange avec les chasseurs-cueilleurs européens s’il a eu lieu.

Ce n’est qu’en 2015 que les premiers échantillons d’Anatolie sont enfin disponibles. Elles montrent une distance génétique très importante avec la population actuelle du Proche-Orient, (remplacements de population plus récents). Mais elles montrent aussi une forte proximité avec les Européens actuels, et encore plus avec actuels Sardes, très proches des EFF. On en déduit un mélange très limité (7 à 11 %) avec les chasseurs-cueilleurs européens.

En 2018, une nouvelle étude de David Reich (Harvard) analyse les données génétiques de 400 Européens du Néolithique à l’âge du Bronze, dont 226 associés avec des objets campaniformes.

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Les populations campaniformes de l’est de l’Europe seraient apparentées aux migrants des steppes, alors que celles de la Péninsule ibérique seraient génétiquement liées aux premiers fermiers du Néolithique. La diffusion de la culture Campaniforme aurait donc été indépendante de migrations, du moins pour l’Europe du Sud. Un peu comme aujourd’hui, quand un phénomène culturel se diffuse d’un endroit à un autre de la planète.

Campaniforme

Ce modèle Campaniforme souffre d’une exception : les îles britanniques. Ici, l’expansion du Campaniforme entraine « une transformation démographique complexe » avec le remplacement d’environ « 90% du patrimoine génétique de Grande-Bretagne en quelques centaines d’années, poursuivant l’expansion d’est en ouest qui avait amené les peuples de lignées des steppes en Europe centrale et du nord durant les siècles précédents ».  Les migrants d’Europe de l’est seraient donc arrivés sur les îles britanniques en masse, emmenant avec eux la culture campaniforme.

On voit donc qu’il ne faut pas confondre population génétique homogène et culture matérielle identique…

En synthèse, les études ADN confirment :

  • Une homogénéité entre les populations du Proche Orient et les « Early European Farmers »
  • Une homogénéité entre les populations du courant Cardial et celles du courant Danubien issues d’une même population originaire des Balkans
  • Un mélange très limité entre les EEF et les populations mésolithiques
  • Une « survivance » de populations proches des EEF en Sardaigne et en Corse
  • Une migration entre les steppes pontiques et le centre de l’Europe autour de -3 000 ans qui serait liée à l’expansion de la culture de la Céramique Cordée
  • Une expansion du Campaniforme qui répond à 2 modèles : Phénomène culturel sur le Continent et migrations dans les iles Britanniques

On identifie donc une première vague de colonisation du Néolithique Ancien (vers -5 500 ans) puis une seconde vague au Néolithique Récent (vers -2 800 ans) illustrée par l’expansion de la « Céramique Cordée ». Cette deuxième vague serait plus important en Europe du Nord alors que dans le sud-ouest de l’Europe, certaines populations n’auraient pas été touchées et seraient restées proche de l’ancienne population du Néolithique.

carte adn

Dans tous les cas, l’écueil de ces théories (linguistiques ou génétiques) est de confondre populations (ou langues) avec cultures matérielles. Une langue commune ne préjuge en rien d’une culture commune (voir la diffusion de la langue anglaise). Et même quand on pense avoir à faire à une même culture homogène (exemple le package Campaniforme) on s’aperçoit que le phénomène peut-être culturel ou bien lié à une migration physique.

Les questions de l’expansion des EEF, de celle de la Céramique Cordée, de l’origine du Campaniforme et des langues indo-européennes restent ouvertes. Mais les nouvelles découvertes archéologiques et les études génétiques en cours nous aideront à trouver des réponses…

Pour en savoir plus :

  • Jean-Paul Demoule, « Mais où sont passés les Indo-Européens ? »
  • Et sur le Web :

http://secher.bernard.free.fr/blog/index.php?post/2013/12/27/Les-m%C3%A9solithiques-europ%C3%A9ens-sont-de-l-haplogroupe-du-chromosome-Y%3A-I

https://www.nouvelobs.com/sciences/20180221.OBS2573/l-adn-revele-une-volonte-d-unite-de-l-europe-au-temps-de-la-prehistoire.html

https://www.eupedia.com/europe/origines_haplogroupes_europe.shtml#Y-DNA

 

Une réflexion sur “Population(s) néolithique(s) ?

  1. Bonjour,
    Il a été trouvé sur le territoire de notre commune de Rougemontiers (Eure), il y a plusieurs dizaines d’années, cette haches en silex polie. Dans La zone ou cet objet à été trouvé il y a en effet des écrits sur les restes de vestiges gallo romain, bien détaillé par Alfred Canel et suite à des fouilles archéologique en 1841 la découverte de deux bracelets en bronze (musée de Rouen), décrit par Coutil. Pas de trace du néolithique dans l’histoire de notre commune. Silex local ou importation, notre territoire regorge de silex en surface, carrières anciennes…
    Cordialement

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