La fibrolite, l’autre roche exploitée en Bretagne

Si les dolérites (et autres métadolérites) sont les principales roches utilisées pour la fabrication des lames de haches polies en Bretagne, la carte de diffusion des métadolérites de Plussulien montre que le « bas Léon » est la zone de Bretagne où elles sont le plus faiblement représentées (30 % des haches). Sur cette zone, d’après les recherches d’Yvan Pailler, la part des lames en fibrolite représentent un peu plus de 50 % des occurrences.

Mais si les haches produites à Plussulien ont été essentiellement utilisées comme des outils d’abattage traditionnels, la fibrolite est un matériau qui a pu servir au façonnage d’objets particuliers. Comme pour les haches alpines, on observe des couleurs particulières, un aspect très satiné, des chaînes opératoires particulières, des lieux de production particuliers et des lieux de dépôt de ces objets. Les lames en fibrolite peuvent donc être chargées d’une valeur symbolique particulière.

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Les fibrolites en Bretagne.

La fibrolite est une variété de sillimanite à texture fibreuse et très résistante. Pas de carrières ni de minières pour les fibrolites Bretonnes. On la trouve sous la forme de nodules ou de petites plaquettes au sein de « poches » noyées au milieu d’autres roches métamorphiques de type micaschiste et gneiss. Les couleurs vont du blanc au marron en passant par le vert, avec un certain éclat satiné et nacré.

Même si la fibrolite est identifiée en Bretagne depuis le XIXe siècle, il faut attendre les années 1950 pour voir les premières analyses et cartes de diffusion. En 1952, Cogné et Giot recensent et analysent quelques 3 000 objets des musées bretons et concluent que la fibrolite représente environ 22 % des haches polies. La carte de répartition montre qu’il existe quatre pôles principaux au-delà desquels la proportion de fibrolite diminue progressivement :

  • Le bas-Léon (Nord-Ouest du Finistère)
  • Dans le Nord du Pays bigouden (Sud-Ouest du Finistère)
  • Autour du golfe du Morbihan
  • et dans les environs de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).

Il faut attendre 1975 pour que Charles Tanguy Le Roux identifie quelques ébauches mises en forme par piquetage et des percuteurs sphériques en fibrolite ou en quartz sur le site de « Lanoulouarn » à Plouguin (Nord-Ouest du Finistère). Il apporte la preuve qu’un atelier a bien existé au cœur du principal gisement de fibrolite repéré à ce jour en Bretagne. La roche se présente ici sous la forme de nodules pouvant atteindre le mètre cube de couleur vert pâle rehaussée de taches vert foncé d’inclusions de muscovite qui rappellent certaines haches alpines.

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Mendon (56) – « Lande entre Kerdelam et Le Moustoir »

Des prospections plus systématiques sont menées à partir des années 1990 et permettent d’identifier un deuxième « complexe » à Ploumoguer – Le Conquet (Finistère). Ici, la fibrolite se présente en minces plaquettes à fibres allongées de petites dimensions aux couleurs assez ternes, mais qui prennent un aspect marbré au polissage. Ces plaquettes sont utilisées pour la fabrication de hachettes et de ciseaux alors qu’à Plouguin, ce sont essentiellement des haches qui ont été fabriquées.

Le gisement est identifié au lieu-dit « Traonmorvan » en Ploumoguer alors que l’atelier de fabrication est situé sur la presqu’île de Kermorvan au Conquet (Finistère), c’est à dire à une dizaine de kilomètres de distance. Cet atelier est spécialisé dans la production de hachettes et de petits ciseaux mesurant moins de 5 cm de long. L’analyse du matériel archéologique montre plusieurs phases d’occupation autour du Néolithique récent/final.

Un troisième gisement est connu depuis les années 1920 à Port Navalo dans le Morbihan. Mais aucune lame polie n’a pu être reliée à ce gisement y compris les 4 objets venant de l’atelier tout proche d’Er-Lannic qui rappellent la fibrolite de Ploumoguer – Le Conquet.

En synthèse on a donc 2 gisements exploités au Néolithique (Plouguin et Ploumoguer) et 3 ateliers de fabrication reconnus (Plouguin, Kermovan et Er-Lannic). Et ces trois ateliers ont la particularité d’être associés à des sites mégalithiques majeurs.

  • Sur l’îlot d’Er-Lannic (Arzon) : Un ensemble mégalithique complexe, composé de deux enceintes en fer à cheval tangentes.
  • A Plouguin : Plusieurs menhirs ainsi qu’un polissoir dormant sur une hauteur dominant l’atelier.
  • A Kermovan : Une enceinte d’au moins 16 pierres dressées recoupant un tertre bas, et deux tombes à couloir.

Cette répétition d’association ne peut être le fruit du hasard et interrogent sur la nature des relations entre ces aires de travail et le contexte rituel.

Production, diffusion et chronologie.

Plusieurs chaînes opératoires sont identifiées allant du plus simple au plus complexe :

  • Les hachettes et les ciseaux de Kermovan sont façonnés par polissage de plaquettes de matière première en leur donnant la forme désirée avec, parfois, des traces de sciage.
  • Les haches d’abattage sont obtenues après bouchardage des principales aspérités d’un nodule, puis polissage de l’ébauche.
  • Les ciseaux ou les haches asymétriques présentent généralement un seul bord droit qui atteste qu’elles sont obtenues par sciage d’une lame pour obtenir deux pièces plus ou moins symétriques.
  • Les grandes haches à talon pointu ont été obtenues à partir de blocs, généralement de couleur verdâtre, au prix d’un long travail impliquant des phases de bouchardage, de sciage et de polissage.

La production des grandes lames polies à talon pointu doit être rapprochée du phénomène des grandes lames polies en Europe occidentale, car certaines d’entre elles sont des imitations des haches en roches alpines ou participent du même phénomène. On les retrouve d’ailleurs souvent isolées sous forme de dépôts.

L’examen de plusieurs blocs en cours de débitage montre qu’ils ont la forme d’un éventail où deux ou trois haches sont en cours de sciage en utilisant une corde, du sable et de l’eau. On retrouve ces doubles ou triples haches sur les représentations de haches gravées sur les piliers de Gavrinis. Ceci pourrait indiquer l’importance symbolique de la technique du sciage au Néolithique pour réaliser un « partage de la hache » comme le dit C.-T. le Roux.

Fabrication Fibrolite pointu

Yvan Pailler a recensé plus de 1 200 objets en fibrolite dans le Nord-Ouest de la France. La carte montre une grosse concentration dans le Nord-Ouest du Finistère où la fibrolite représente plus de 50% des objets polis. On est ici à proximité des gîtes de matière première connus. De cette région, la diffusion des produits s’effectue essentiellement par les côtes, aussi bien en direction du littoral Sud que Nord Armoricain.

Plus à l’Est, on observe une concentration assez diffuse dans l’Est des Côtes-d’Armor et le Nord de l’Ille-et-Vilaine qui pourrait correspondre à une production locale liée à des gisements potentiels situés de part et d’autre de la Rance. Enfin, on retrouve une série d’objets dans le Bassin parisien et la plaine de Caen. On signale aussi 4 haches polies en fibrolite à Jersey, 4 à Guernesey et 2 en Cornouaille anglaise.

A l’Ouest, la fibrolite est peu présente au centre de la Bretagne dominé par les dolérites. Et vers le Sud, 2 concentrations se dégagent sur le littoral morbihannais autour de Lorient et du golfe du Morbihan. De là, la diffusion se fait le long des côtes de Loire-Atlantique, de Vendée et des Charentes avec un autre courant de diffusion qui emprunte la vallée de la Loire et remonte jusqu’à la Touraine.

Carte fibrolite Ouest 1

La fibrolite de Plouguin est chronologiquement le premier matériau employé pour façonner des outils d’abattage dans l’Ouest de la France. Elle est déjà présente sur les sites de la péninsule armoricaine appartenant à des phases récentes de la culture de Villeneuve-Saint-Germain (autour de 4800-4700 avant notre ère). On la retrouvera pendant tout le Néolithique avec les productions tardives de Kermovan.

Quelques objets caractéristiques.

Dès la phase VSG, on retrouve les grandes lames polies obtenues par la technique du sciage à la corde. Certaines sont très caractéristiques avec un talon pointu et sont produites au moment où arrivent les premières lames alpines de type Bégude repoli. On peut penser que ces haches viennent en concurrence des haches alpines (qui restent rares en Finistère) même si les néolithiques de Plouguin n’ont pas vraiment cherché à imiter les types alpins (quelques exemplaires de types Durrington et Puy). Les grandes lames (≥ 13 cm) se concentrent autour des gisements de Plouguin et sur les côtes morbihannaises autour de Lorient et de la région de Carnac, ce qui rappelle le modèle des haches alpines ou de la variscite espagnole. Quelques grandes haches partent encore plus loin, jusque dans l’Yonne à Barrault pour la plus éloignée (550 kilomètres à vol d’oiseau des gisements.

Saint Lyphard 1

On connait environ 130 haches plates en fibrolite de type « carnacéen ». La forme de ces haches plates est un rectangle ou un trapèze dont les plus allongées sont de véritables ciseaux. Les longueurs de ces haches plates vont de 5 à 15 cm alors que leur épaisseur n’excède pas 2 cm. Elle sont réalisées dans une fibrolite de teinte blanchâtre, grise ou jaunâtre ou encore de couleur sombre mêlant le noir et le gris. Leur polissage est très soigné et généralement luisant sauf pour les talons qui sont souvent laissés bruts.

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Toutes ces lames plates sont concentrées autour du golfe du Morbihan et leur production débute au début du Néolithique moyen. Ces objets sont presque toujours découverts en contexte funéraire dont 87% dans les trois tumulus géants de Tumiac en Arzon (16 exemplaires), du tumulus Saint-Michel à Carnac (24 exemplaires plantés tranchant vers le haut) et du Mané er Hroëck en Locmariaquer (72 exemplaires). A Beg er Lann (Ploëmeur), deux ciseaux en fibrolite sont associés à une hache de type Puy en silex, ce qui date le site au moment de l’ouverture des premières minières à silex, c’est-à-dire vers -4200 avant notre ère.

Plusieurs raisons plaident pour une origine ibérique de ces haches plates :

  • Macroscopiquement, une matière première très proche d’exemplaires espagnols
  • Des plaquettes plus grandes que celles des gisements bretons ou du Massif central
  • Des teintes différentes de celles des fibrolites régionales
  • Une répartition très limitée autour du golfe du Morbihan
  • Des lames polies qui ne sont présentent qu’en contexte funéraire
  • Une association fréquente avec les parures en variscite ibérique ou les haches surpolies en jades alpins
  • Des imitations de haches carnacéennes de type Tumiac en Espagne qui prouvent des liens forts entre les 2 régions au Néolithique Moyen

La production des hachettes et les ciseaux réalisés sur de petites plaquettes débute dès le Néolithique ancien sur l’atelier de Kermorvan (Le Conquet). Mais elle est beaucoup plus forte au Néolithique moyen, entre 4300 et 3800 avant notre ère tout en se prolongeant jusqu’au Néolithique récent (autour de -3000).

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Ces petites lames polies sont des objets utilitaires destinés au travail de précision du bois et se concentrent sur les sites d’habitat en Bretagne comme en Normandie. Sauf pour les hachettes-pendeloques qu’on retrouve en contexte funéraire et qui sont courantes au Néolithique récent dans le Bassin Parisien (culture Seine-Oise-Marne). Ces pendeloques sont considérées comme des outils détournés de leur fonction première pour devenir des parures funéraires dans les tombes collectives de l’ouest et du nord de la France.

Fabrication Fibrolite pendeloque

Au passage, pour ceux qui veulent acheter des haches pendeloques de Kermovan sur internet (Ebay, Le Bon Coin…) : Avant de payer, regardez bien cette carte des haches pendeloques retrouvées dans l’Ouest de la France (tous matériaux confondus). Au vu de la rareté des pièces et du nombre de pendeloques que ce monsieur met en vente, c’est statistiquement impossible. J’ajoute qu’aucune pendeloque n’a été trouvée à Kermovan. Le vendeur est donc en train de vous « arnaquer », d’autant qu’il ne précise pas le mot « néolithique » dans ses annonces… CQFD

Repartition des H pendeloques Tous materiaux

De la hache d’abattage à l’objet-signe.

La première pratique reconnue est celle de déposer une ou plusieurs lames polies dans la fosse de calage d’une pierre dressée. Elle est attestée sur plusieurs sites de la région comme par exemple au tertre du Manio à Carnac où Le Rouzic signale en 1923 que 5 haches polies de travail (dont une en fibrolite) étaient plantées tranchant vers le haut contre une face du grand menhir. A Gavrinis, C.-T. Le Roux signale une lame en fibrolite déposée au sommet même du cairn, une autre recueillie sur l’esplanade devant l’entrée et 2 dernières sous le dallage du couloir à des lieux marquant un passage (à l’entrée du couloir et sous le seuil de la chambre).

Si on se rappelle que les trois ateliers de fabrication de haches en fibrolite sont implantés à proximité immédiate de sites mégalithiques majeurs, on peut en conclure que le geste de déposer une lame polie près d’un mégalithe témoigne d’une ou plusieurs pratiques liées à des monuments mégalithiques : Dépôt lié à l’érection d’un menhir ou au sommet d’un cairn, points de passages dans une sépulture…

Tout comme les haches alpines, on peut donc distinguer des haches de travail et  « objets-signes » qui peuvent être plantées avec le tranchant vers le ciel ou déposer par groupe dans des lieux particuliers ou encore, le plus souvent, retrouvés dans des lieux à usages cultuels.

Grand fibrolite

Pour en savoir plus : Cet article est une synthèse des 2 publications d’Yvan Pailler (2012)

https://www.academia.edu/2922075/Pailler_Y._2012_-_La_fibrolite_un_mat%C3%A9riau_pour_fa%C3%A7onner_des_haches_mais_encore_Le_travail_de_la_fibrolite_dans_louest_de_la_France

https://www.academia.edu/2922085/Pailler_Y._2012_-_L_exploitation_des_fibrolites_en_Bretagne_et_ses_liens_avec_les_productions_alpines

 

Et pour vous y retrouver dans les roches utilisées pour les haches polies 🙂 :

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