« Tiens, voilà du boudin » – la hache fusiforme en Normandie.

La dolérite n’est pas une roche exclusivement Bretonne (et encore moins exclusive de la carrière de Plussulien). En Normandie, on rencontre très souvent des haches en dolérites parmi lesquelles des longues haches très massives à section ronde qui ont attiré l’œil des préhistoriens depuis le XIXème siècle.

Dès 1890, Léon Coutil (un des fondateurs de la Société Préhistorique Française) remarque que certaines lames polies « en diabase ou en diorite » (comme on disait alors) sont « fusiformes, en forme de fuseau, à section presque ronde ou quasi cylindriques ». En 1899, A. de Mortillet est plus figuratif et parle d’une hache « en boudin » pour celle de Berjou dans l’Orne. Ces expressions vont perdurer pendant tout le 20ème siècle jusqu’à C.-T. Le Roux qui note, dans les années 1970, le caractère « boudiné ou en forme de boudin » de certaines haches « patatoïdes » parmi les 7 200 examinées dans le cadre de son étude sur la métadolérite de type A de Plussulien.

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Hache polie fusiforme, type « Berjou » – Outarville (Loiret) – 27 cm

Ces haches polies un peu particulières, mais moins spectaculaires que les « haches à bouton », ont été étudiées par Nicolas le Maux qui a pu en analyser quelque 230 exemplaires dans le cadre de sa thèse.

Description, typologie et répartition.

Les haches fusiformes peuvent se définir par 4 critères :

  • une section ronde ou presque ronde de la lame, sauf au tranchant
  • un tranchant plus étroit ou de même largeur que le corps de la lame
  • un talon effilé ou pointu
  • une roche tenace, essentiellement la dolérite

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Hache polie fusiforme, type « Berjou » – 26.5 cm

Ce sont des haches longues et peu fréquentes (environ 2 % des haches du fichier de C.-T. Le Roux). Sur un panel de 158 haches fusiformes mesurées, la longueur moyenne est à 23 cm avec 36% des lames au-dessus de 25 cm et même encore 14,5% à plus de 30 cm. A l’opposé, seules 11 lames font moins de 15 cm (dont certaines ont été cassées puis reprises au tranchant).On est très au-dessus des longueurs moyennes pour des haches en silex (entre 8 et 15 cm).

Le caractère fusiforme, avec un beau rétrécissement du tranchant, n’est pas toujours évident à percevoir même si il est plus visible sur les très grandes haches. Il y a un intérêt fonctionnel au rétrécissement du tranchant. En rétrécissant, on diminue le risque de cassures sur les angles du tranchant sur ces roches qui sont beaucoup moins tenaces que les jadéites alpines.

La roche très majoritairement utilisée est la dolérite (y compris la métadolérite). Mais on trouve aussi quelques haches en roches magmatiques (diorite, gabbros) ou métamorphiques (amphibolite, cornéennes). Beaucoup plus rarement, on va trouver en Normandie, des haches fusiformes en fibrolite, en éclogite, en grès ou en quartzite.

La plupart de ces haches sont issues de trouvailles anciennes car les découvertes récentes sont très rares. Pour illustrer cette situation, on peut prendre l’exemple des haches en silex du Bergeracois. Au Musée national de Préhistoire (MNP) aux Eyzies-de-Tayac, on retrouve plus de 100 000 objets collectés par l’archéologie à partir de la fin des années 1960. Parmi ces objets, seule une hache mesure plus de 20 cm alors que ces grandes haches sont nombreuses dans les séries anciennes du musée d’Aquitaine et de celui du Périgord. Le principal responsable est la mécanisation intensive du travail des sols qui broie les grandes haches. Au-delà de ce phénomène, ça explique aussi le peu d’attention portée par les archéologues pour les grandes haches qui sont restées la marque des collectionneurs du début du 20ème siècle.

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Hache polie fusiforme de type « Berjou » – Moulhard (Eure-et-Loir) – 24.5 cm

Les quelques sites où les haches fusiformes ont été retrouvées en fouille renvoient à une datation au Néolithique moyen, dans une fourchette très courte, comprise entre 4250 et 3950 avant notre ère. C’est aussi pourquoi elles sont assez rares car on ne voit pas comment une grande longévité aurait pu laisser une si faible proportion d’objets pour des haches réalisées dans une matière très abondante.

La répartition des découvertes confirme un centrage de ce type sur le quart nord-ouest de la France. Les haches fusiformes sont absentes des séries méridionales, de l’Est et du Sud-Ouest.  La carte révèle également des disparités à l’intérieur de la zone avec une forte représentation en Normandie, où les recherches ont aussi été plus systématiques depuis une trentaine d’années. Deux autres concentrations sont visibles autour Pithiviers et entre Châtellerault, Loches et Saumur. A l’opposé, la relative absence dans le Nord de l’Anjou, le Maine et la Mayenne s’explique sans doute par une occupation bocagère qui est moins propice aux découvertes que les labours. Quant à la concentration autour du Golfe du Morbihan, elle est liée à la quantité hors norme de haches présentes dans les collections des musées de Vannes et de Carnac (plus d’un millier à chaque fois).

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Répartition des haches fusiformes en dolérites

Au-delà, un dépôt de trois haches fusiformes en dolérite a été découvert à Amigny-Rouy dans l’Aisne. Cet ensemble est très excentré par rapport à l’aire de diffusion des haches fusiformes et renvoie au changement de statut qui affecte certains objets lorsque les transferts dépassent une certaine distance.

Concurrence, typologie et origine.

Les haches fusiformes en dolérite sont peu présentes en région parisienne où les grès-quartzites tertiaires sont nombreux et ont été utilisés pour la fabrication de haches polies. On peut même observer une forme de concurrence entre les haches en dolérite et celles en grès.

Grès vs tenace

Distribution des haches en grès (rouge) et des haches en roches tenaces (vert)

Nicolas Le Maux a identifié un type très proche des haches fusiformes : les haches en grès de type « Vigny ». Elles sont fusiformes avec une section ovalaire et un talon arrondi ou pointu.  Ces haches sont produites par bouchardage avant d’être polies plus ou moins finement. On les retrouve aussi sur des sites antérieurs au Néolithique Moyen, c’est-à-dire juste avant la mise en place des grandes minières à silex.

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Hache en grès de type « Vigny » – Essômes-sur-Marne (Aisne)

Les haches en grès représentent environ 10% des haches polies en Ile de France mais ces haches en grès de type « Vigny »  sont très minoritaires par rapport aux haches aplaties (comme pour les dolérites). On peut donc penser que la rondeur de ces objets est attachée à un caractère culturel délibéré et, peut-être, une réponse à la diffusion des haches alpines de type Bégude à cette époque. Dans d’autres régions, il y a très peu de fusiformes parmi les haches en silex du Bergeracois et aucune pour les dolérites du Massif central.

Si on revient aux haches fusiformes en dolérite, Nicolas le Maux distingue 2 types principaux :

  • Le type « Heilles » dont la silhouette fusiforme est marquée par un rétrécissement sensible du tranchant qui est long et progressif à partir d’une largeur maximale de la lame.
  • Le type « Berjou » dont la silhouette plus longiligne est marquée par un rétrécissement plus court et plus rapide au-dessous du tranchant. Ce type présente le plus souvent un talon appointé de forme triangulaire.

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Fusiformes ou non, les haches en dolérite ont été produites dans le Massif Armoricain dans 4 secteurs géographiques :

  • La Bretagne entre Guingamp et Saint-Brieuc (Plussulien), et autour de Saint-Malo
  • Toujours en Bretagne, le Tregor entre Lannion et Paimpol
  • Le Nord-Cotentin et des îles anglo-normandes (Pinacle sur l’Île de Jersey)
  • Le Sud de la Normandie (la « Mancellia ») , entre Vire et Laval (Beulin)

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La dolérite d’une hache fusiforme de 32,5 cm trouvée à La Calotterie (Pas-de-Calais) a fait l’objet d’une étude pétrographique et géochimique. Elle se rapproche des gisements Normands, comme par exemple celui de la carrière de « Beulin » à Saint-Germain-le-Guillaume (Mayenne), un peu au Nord de Laval (fouilles de Gwenolé Kerdivel). Sur ce site, les affleurements font l’objet d’exploitation en front de taille et l’utilisation du choc thermique est attestée pour l’extraction des blocs. On est donc sur un cas d’exportation sur une distance de 300 à 400 km à partir des sources de matière première, alors même que les premiers gisements de dolérite de l’Ardenne ne sont qu’à 50 km de là !

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Hache fusiforme de 32,5 cm trouvée à La Calotterie (Pas-de-Calais)

A cote de l’outillage commun nécessaire au travail du bois, il y a donc bien quelques haches qui ont été détournées, voire façonnées, dans le but de servir d’autres fins, notamment l’affichage de statuts ou à des pratiques symboliques. Si les longues haches en jade alpin sont les plus emblématiques, certaines haches fusiformes pourraient aussi participer à ce phénomène, surtout si on observe les correspondances avec les haches de type Bégude. Les haches fusiformes seraient diffusées vers la fin de la période de diffusion des types Bégude, au moment où se développent les formes plus récents comme le type « Puy » qui imite les premières haches en cuivre. On peut donc comprendre la brièveté de la période de fabrication de ces haches.

Roches tenaces

Utilisation des roches tenaces…

Une filiation avec les haches à bouton ?

Nicolas le Maux remarque une diffusion analogue entre les haches fusiformes (entre -4250 et -3950) et les haches à bouton du Néolithique récent et final (entre -3000 et -2700). Il y voit une « succession par remplacement » avec le maintien d’une production originale et distinctive en Armorique associée à des traditions particulières.

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Hache à bouton – Jallais (Maine-et-Loire) – 11 cm

Les haches fusiformes pourraient donc relayer, dans un système de compétitions individuelles accrues, les pièces d’apparat que sont les haches en roche d’origine alpine retrouvées dans les tumulus carnacéens. Plus tard, les haches à boutons auraient pu relancer ce système… même si ce dernier parallèle me semble un peu osé !

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Hache fusiforme en dolérite – Heudreville (Eure) – Longueur 27 cm

L’article est un petit « résumé » de cette publication :

https://journals.openedition.org/galliap/1006

2 réflexions sur “« Tiens, voilà du boudin » – la hache fusiforme en Normandie.

  1. Monsieur, « Néo02Manu, qui est-te vous? j’ai vu pas mal de vidéo de vous sur youtube. Elles sont magnifiques! Est-ce que vous étes un archéologue?

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  2. Bonjour Mathieu, Je suis juste un simple passionné sans prétention scientifique (voir l’article : Pourquoi le Néolithique ?). N’étant ni un préhistorien, ni un archéologue, je peux plus facilement emettre des théories. Cela-dit, quand je vulgarise, j’essaie de rester assez proche des idées actuelles… Merci pour votre message 🙂

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