Bon grès, malgré…

Le Néolithique du Bassin Parisien semble être le paradis de la hache polie en silex. C’est en grande partie vrai car le silex est largement majoritaire dans les collections et les prospections locales, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Bassin Parisien : Quelles roches à quelles périodes ?

Les haches polies que l’on retrouve dans le Bassin Parisien sont en silex dans 85% des cas. Mais alors que le Néolithique de cette région dure environ 3000 ans (de 5200 à 2300 avant notre ère), l’exploitation des minières de silex ne commence qu’aux environs de 4500, soit près de 700 ans après le début de la « révolution agricole ». Alors, quelles sont les roches utilisées et comment expliquer la sur-représentation du silex dans les collections actuelles ?

Le Néolithique local se divise en 5 grandes périodes :

  • Néolithique Ancien (5200 à 4600)
  • Néolithique Moyen 1 (4600 à 4200)
  • Néolithique Moyen 2 (4200 à 3500)
  • Néolithique Récent (3500 à 2800)
  • Néolithique Final (2800 à 2300)

A chaque période, le besoin unitaire de haches polies augmente. Le premier facteur est l’évolution de la démographie. Entre le début et la fin du Néolithique, on estime que la population mondiale augmente dans un ratio de 1 à 6 (Source : Institut d’études démographiques en 2017).

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A coté de ce facteur principal, on peut ajouter au moins 2 autres impacts. Le premier est lié au mode d’agriculture. Avant -4600, les colons Danubiens et leurs successeurs du groupe de VSG sont principalement installés dans les vallées et pratiquent une agriculture sous la forme de « jardins » sur des sols de limons très riches. Ce mode leur permet de garder leurs villages relativement sédentaires mais trouve ses limites avec l’expansion démographique. A partir de Cerny (vers -4600), les néolithiques commencent à exploiter les terres de plateau et cette « agriculture en forêt » est beaucoup plus consommatrice de haches polies. D’autant que, les sols étant plus pauvres, il faut régulièrement déménager le village pour retrouver de nouvelles terres à défricher. On a donc besoin de plus de haches polies pour défricher la forêt mais aussi pour construire ses maisons, voire la palissade destinée à se protéger…

On comprend mieux pourquoi l’exploitation des minières démarre à cette époque. Il faut tout simplement plus de haches pour plus de monde ! On est à un moment où la seule exploitation des roches tenaces locales, associée aux importations de haches en roches exogènes, ne suffisent plus à couvrir les besoins locaux.

Le second facteur est justement lié à la différence entre roches tenaces et roches siliceuses. La lame en roche tenace est plus résistante dans le temps. Elle se brise beaucoup moins facilement que la lame en silex, surtout si on compare le silex et les lames alpines (jadéites, éclogites…). On aura donc besoin de plus de lames en silex pour un même besoin.

Si on cumule ces 3 facteurs (mais il y en a sans doute d’autres), on comprend mieux pourquoi les lames de haches en silex, pourtant tardives, sont très majoritaires dans nos labours. Mais alors, qu’en est-il des roches tenaces qu’on peut rencontrer dans la région, et notamment du grès : la principale roche tenace disponible localement.

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Le grès, combien de division ?

Les haches en grès ont très peu été étudié. Il faut rendre un hommage à Nicolas Le Maux qui a fait un remarquable travail d’inventaire et d’analyse des roches tenaces et qui a soutenu en décembre 2018, sa thèse au nom évocateur : « D’ébauche de haches ».

Nicolas a analysé un corpus de plus de 6000 pièces en roches tenaces. On y retrouve 13% d’ébauches et 87% de lames de haches venant des régions Île-de-France, Normandie, Picardie, Champagne-Ardenne, et le nord des régions Centre et Bourgogne. Un quart de ces haches en roches tenaces sont réalisés à partir d’un grès un peu particulier : le « grès-quartzite » (ou « quartzeux ») qui est composé presque uniquement de grains de quartz.

Sur la zone d’étude, les % de haches en grès sont très variables. Elles sont rares en Normandie et Champagne-Ardenne, mais, à l’opposé, on observe des concentrations en  Seine-et-Marne (18% du total des haches polies en silex et roches tenaces), le Val d’Oise (15%), les Yvelines (14%), l’Essonne, le Loiret (10%) et le Sud de la Picardie.

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Dans ces régions, les affleurements de grès-quartzite peuvent être localisés sur des « buttes-témoins » du « Stampien » ou dans les chaos rocheux des sables de Fontainebleau. Les archéologues pensent que toutes ces productions de haches polies étaient plutôt destinées à être utilisées en local car aucun phénomène de diffusion n’a encore été observé. Mais il faut tempérer ce point car la plupart des exploitations postérieures au Néolithique ont détruit une bonne partie des gîtes originels.

Chronologie

Le grès a été exploité dès le Néolithique Ancien. Certaines lames d’herminettes sont dans la tradition Danubienne avec une face plate et l’autre bombée pour former une section en « D » associée à un fil de tranchant très incurvé. On est entre 5200 et 4700. Sur plusieurs sites, les ébauches de lames sont associées à des outils datés du Mésolithique (macro-outillage, pics…), ce qui tend à démontrer une certaine continuité entre les 2 périodes.

Le grès-quartzite est toujours utilisé au Néolithique Moyen (à partir de 4600), mais il subit une forte baisse d’attractivité après 4400 avant notre ère qui est liée à 2 facteurs : l’apparition des premières minières à silex mais surtout l’arrivée massive des dolérites bretonnes et normandes dans l’Ouest du Bassin Parisien vers 4300 avant notre ère.

Pour les néolithiques, il devient beaucoup plus facile de se procurer des lames de haches en roches tenaces ou en silex. Alors que dans la période précédente, le choix restait restreint entre des petites haches en grès locales ou des lames en roches alpines venues de loin. Ces dernières disparaissent d’ailleurs progressivement du Bassin Parisien entre -4200 et -3700.

De façon très marginale, on peut retrouver quelques haches polies en grès dans 3 sépultures collectives SOM du Néolithique Récent (3500 à 2800), mais on est sans doute là, dans une valeur symbolique.

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Caractéristiques et typologies

Le grès-quartzite a une large gamme de coloration avec du gris, du rosé, du brun-orangé voire du noir. Mais en grande majorité les haches polies en grès sont blanches ou beiges. Le quartz y est très largement majoritaire (>80%) et il offre une forte densité, nécessaire à l’utilisation comme lames de hache polie.

L’exploitation est organisée sur des affleurements où les néolithiques ont creusé des fosses pour extraire les bancs de grès. Les blocs sont ensuite débités sur place pour réaliser les ébauches. L’aspect courbe de certaines haches montrent que le débitage thermique a peut-être été utilisé sur ces sites, à l’image de celui pratiqué tant sur les carrières de dolérite que pour l’extraction des haches alpines.

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Sur les fouilles archéologiques, on retrouve toutes les phases de la chaîne de fabrication (blocs travaillés, préformes et ébauches) mais aussi les nombreux déchets de taille : blocs fissurés ou cassés, erreurs de tailles… Les exploitations sont beaucoup moins complexes et organisées que les minières à silex. Il s’agit plus généralement de petites structures artisanales, peut-être saisonnières, dont les ébauches sont partagées entre les villages ou les ateliers environnants pour être façonnées.

Les ébauches sont principalement de 2 types : des ébauches plates à section mince issues de longs éclats et des ébauches épaisses à section ovalaire issues de blocs. L’étape suivante est le façonnage par taille et bouchardage puis le polissage qui est parfois limité au tranchant. En fin de chaîne, les haches polies sont souvent courtes, plutôt très épaisses et assez larges au tranchant. Elles présentent 3 formes principales (ovalaire, trapézoïdale et triangulaire) et leur utilisation fonctionnelle est très large : haches polies, herminettes, ciseaux, pics ou coins à fendre réalisés sur d’anciennes haches polies.

La re-façonnage des haches polies cassées en grès-quartzite est d’ailleurs très souvent observé. Il porte sur presque 25% des haches en grès du corpus, un chiffre bien supérieur aux haches en silex. Cette pratique s’explique pour 2 raisons : la relative rareté des matériaux mais aussi les qualités de résistance mécanique qui font de ces haches, des outils moins cassants et qui peuvent être utilisés, y compris pour des lames très courtes.

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Dans la période suivante, le silex sera un matériau beaucoup plus disponible localement et qui permet une taille beaucoup plus fine à iso-qualité de savoir-faire technique. Mais surtout il permet un gain de temps considérable car on économise la phase de bouchardage et on accélère la phase de polissage. Même si le silex est moins résistant dans le temps, on comprend mieux pourquoi les néolithiques ont changé leurs habitudes vers -4400.

Parmi les types de haches en grès-quartzite, il faut rappeler la présence de quelques haches de type « Vigny » qui sont fusiformes avec une section ovalaire et un talon arrondi ou pointu.  Ces haches sont datées du Néolithique Moyen (4600 à 4200) et elles très proches du type alpin « Bégude » qui se diffuse à partir de 4700 dans tout le Bassin Parisien. On peut certainement y voir un trait culturel, comme pour les grandes haches fusiformes en dolérite normande.

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Pour en savoir plus :

https://www.sidestone.com/books/la-hache-de-silex-dans-le-val-de-seine

https://archive-ouverte.unige.ch/unige:14482

http://www.prehistoire.org/shop_515-29435-4027-474/s1-11pdf-la-production-de-haches-dans-l-ouest-de-l-Ile-de-france-yvelines-val-d-oise-approche-typo-technologique-et-spatiale-francoise-bostyn-jeremie-couderc-francois-giligny-harold-lethrosne-nicolas-le-maux-adrienne-lo-carmine-et-cecile-riq.html

http://www.theses.fr/s207682

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