Ce que nous dit ce marteau de métallurgiste

A première vue, quand on voit cet objet, on pense à une hache polie en jadéite. Elle a été retrouvée dans la Marne à hauteur d’un gué sur la commune de Dormans. La roche, analysée par l’équipe du Projet Jade, est identifiée comme étant « une jadéitite très saccharoïde originaire du Viso, secteur de Porco ». Mais un détail interpelle : c’est l’absence de son tranchant.

Dans son état actuel, la hache ne mesure que 12.1 cm. Mais à l’origine, vers 4500 avant notre ère, ce devait être une grande lame polie d’une vingtaine de centimètres qui pouvait être de type « Altenstadt ». Elle aura été consacrée à une divinité et enterrée ou déposée dans la Marne. Et près de 3 000 ans plus tard, elle aura été récupérée par un artisan métallurgiste de l’Âge du Bronze pour être utilisée comme outil de martelage.

Le travail des métaux.

Pour bien comprendre pourquoi cette hache a été réutilisée, il faut revenir sur le travail des métaux qui utilise la technique de la fonte dès le début de la métallurgie. Lorsque le métal est chauffé, il devient plastique et malléable. Le travail de l’artisan métallurgiste va donc consister à alterner des phases de chauffe et de martelage (une vingtaine au maximum).

Martelage du métal

Le martelage permet la mise en forme d’objets comme une feuille ou un fil de métal. Il aide aussi à la finition d’un objet comme pour le ciselage, le poinçonnage, la découpe ou l’aiguisage des lames. On parle de déformation « plastique » pour le métal car toute déformation est irréversible. Mais ce travail est risqué car plus le martelage est fort, plus le métal va se durcir tout en se fragilisant. C’est donc à l’artisan de percevoir ce point de rupture et de cesser le martelage au risque de voir se rompre le métal.

Atelier de l’âge du Bronze

Le planage est l’opération qui va utiliser le plus les marteaux en pierre. Cette opération consiste à régulariser l’épaisseur d’une tôle par le biais d’un martelage très soigneux. Elle permet la mise en forme d’un objet pour la réalisation de la tôle mais également lors de la finition pour effacer les coups de marteau. Elle s’effectue généralement à la fin de la mise en forme de la tôle lorsque cette dernière a atteint la morphologie souhaitée et permet aussi de rendre plus résistant le métal. Il faut utiliser des outils dont la partie active est très large et parfaitement plane mais aussi des outils passifs comme les enclumes pour la réalisation de petits objets.

Le forgeron et l’orfèvre vont utiliser toute une gamme d’outils pour leurs opérations. Ces matériaux sont sélectionnés pour leurs qualités et en premier lieu pour leur dureté. Ils peuvent être en pierre ou en cuivre et bien plus tard en bronze puis en fer. Mais la morphologie de ces outils ne va pas beaucoup évoluer entre le début de l’âge du Bronze et l’âge du Fer.

Typologie des outils en pierre du métallurgiste.

L’outillage utilisé pour la déformation plastique des métaux correspond à ce que l’on appelle traditionnellement les marteaux, les enclumes et les tas. Ils sont utilisés dès le Néolithique Final comme pour la réalisation des perles de l’Artenac de la grotte de Sainte-Mary (Charente) où sont identifiés des marteaux en pierre pour étirer le métal, mettre en forme la tôle et réaliser les enroulements.

Linda Boutoille, de l’Université de Belfast nous propose une typologie de ces objets en pierre autour de 6 types classés en fonction de la morphologie de leur surface de travail.

  • Les outils de type 1 ont une surface de frappe carrée ou rectangulaire aux bords arrondis. Ils servent à forger les tôles ou les cambrer.
  • Dans le type 2, la surface de travail est ovalaire et arrondie de profil. Ils sont utilisés pour rectifier, étirer et polir les surfaces.
  • Les outils de type 3 sont à surface plane large et de forme ovalaire. Ils servent à planer les tôles, pour les élargir et travailler les surfaces courbes.
  • Dans le type 4, la panne est ovalaire, plane ou légèrement convexe. Ils sont utilisés pour mettre en forme les tôles notamment les cols et les bords des récipients de forme étroite.
  • Le type 5 est le plus fréquent à l’âge du Bronze. Ici la surface active est en forme de « toit » pour battre les tranchants ou cambrer des tôles.
  • Le type 6 est rare avec une surface de frappe très bombée, voire en forme de boule. Ils servent à polir des surfaces et emboutir mais n’apparaissent qu’à l’âge du fer.
Les 6 types de marteaux en pierre
Marteaux de métallurgiste à surface plane
Marteaux de métallurgiste à surface en forme de « toit »

Le choix des outils en pierre pour le métallurgiste.

Pour toutes ces opérations de martelage, la réutilisation des lames polies du Néolithique représente la solution idéale. Ces supports sont nombreux et facilement accessibles et présentent l’avantage de diminuer le temps de réalisation puisque seule l’extrémité distale doit être transformée.

On observe donc qu’une partie des lames en roches tenaces a fait l’objet d’une transformation à l’âge du Bronze avec une majorité de dolérites et de fibrolites dans l’Ouest de la France, mais aussi quelques lames en roches alpines. Certaines portent des traces d’oxyde de plomb dont l’origine vient de la fusion d’alliages cuivreux.

Carte des marteaux de métallurgiste (Linda Boutoille – 2012)

Parmi les objets en roches alpines, Linda Boutoille nous signale les « cushion-stones » présentent dans les sépultures campaniformes. Ce sont des pierres de forme parallélépipédique parfaitement polies comme des petits coussins en pierre (« cushion-stones »). Elles ont été interprétées comme des marteaux ou des enclumes utilisés pour travailler le métal mais, au vu de leur rareté (un faible nombre d’individus), de leur singularité (dépôt funéraire) et de la nature de la roche (les plus belles roches alpines), on peut aussi penser à des aiguisoirs individuels.

Cushion-stone (Mareuil-sur-Lay en Vendée) L. Boutoille

Pour Linda Boutoille, ces objets ne sont pas réalisés à partir d’anciennes lames de haches. La morphologie particulière de ces cushion-stone pourrait donc témoigner du maintien de la fréquentation des gisements du Mont-Viso au Chalcolithique ou durant l’âge du Bronze…

En conclusion sur cet objet.

On est donc en présence d’une grande lame de hache en jadéite qui a fait le voyage depuis les Alpes Italiennes vers la Champagne au 5ème millénaire. Cet « objet-signe », reconnu et consacré, a ensuite été récupéré par un forgeron de l’âge du bronze qui lui a donné une valeur fonctionnelle.

Le choix est malin car la jadéite est la roche la plus dense qu’on puisse trouver dans la nature. Et à force de martelage, la lame de cette hache polie a pris une forme de « toit » qui témoigne de son utilisation pour cambrer les tôles ou battre les tranchants.

Tranchant de lame alpine transformé en marteau

La récupération et le recyclage ne sont donc pas des idées nouvelles. On l’avait déjà observé avec les anneaux de schiste du Néolithique Ancien qui sont récupérés au Néolithique Récent pour réaliser des pendentifs arciformes. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » comme disait Antoine Lavoisier…

Pour en savoir plus sur les outils des métallurgistes, l’excellent article de Linda Boutoille :

https://www.researchgate.net/publication/281841972_Les_techniques_du_dinandier_formes_et_fonction_des_outils_lithiques_specifiques_a_la_deformation_plastique_des_metaux

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