Ce que nous dit ce « poignard » du Grand-Pressigny

Entre 3000 et 2400 avant notre ère, la région du Grand-Pressigny est l’épicentre d’un phénomène extraordinaire. Des tailleurs vont se spécialiser et produire chaque année des milliers de grandes lames de silex qui vont être diffusées bien au-delà de la région (jusqu’au nord des Pays-Bas).

La plupart de ces « poignards » avaient une valeur fonctionnelle (découpe des végétaux) mais leur grande taille, la qualité des retouches effectuées par pression, le polissage de 12% des pièces, une diffusion si massive et une forte présence dans les sépultures laissent à penser que leur valeur aller bien au-delà du côté utilitaire.

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Contexte et historique des recherches

La région du Grand-Pressigny (Indre-et-Loire) fait un peu moins de 1000 km². Elle se situe au Sud-ouest du Bassin Parisien, à la limite avec le seuil du Poitou et elle est traversée par la Vienne et la Creuse.

D’un point de vue géologique, c’est une région de calcaire Turonien, un calcaire du Crétacé supérieur daté autour de 90 millions d’années. Le Turonien supérieur a la particularité de renfermer des types de silex cireux aux qualités exceptionnelles, issus de craies sableuses. Ce silex se présente en dalles et rognons répartis en bancs de moins d’un mètre d’épaisseur et on le trouve sur une étroite bande située entre 80 et 100 mètres d’altitude de part et d’autre des vallées locales de la Creuse et de la Claise.

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Mais décrire ce silex n’est pas si facile car il varie beaucoup selon :

  • les couleurs (brun, gris, noir, versicolore …)
  • la trame (silex uni ou zoné, silex lié ou veiné, silex tacheté ou moucheté…)
  • le grain (fin, moyen ou grossier)
  • la patine
  • l’apparence mate ou brillante
  • le cortex (épaisseur, couleur, altération…)

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On doit au Docteur Léveillé d’avoir mis en lumière les productions du Pressigny dès 1862. Il passe les années suivantes à faire visiter les ateliers et à convaincre les sommités de son époque (G. de Mortillet, Edouard Lartet, John Evans…).

En 1883, la découverte du dépôt des Ayez par un agriculteur de Barrou va marquer les esprits. Il s’agit de 122 lames brutes qui vont en partie être dispersées. 80 de ces lames seront par la suite recueillis par les musées et c’est encore d’actualité car une de ces lames (de 36.5 cm) a été préemptée en 2014 par le MAN de Saint Germain en Laye lors d’une vente aux enchères.

En 1910, c’est la consécration et l’importance du phénomène est officiellement reconnue lors du Congrès Préhistorique de France de 1910.

En 1922, un premier musée est installé à la Mairie du Grand-Pressigny.

A partir de 1935, l’association des « Amis du Musée du Grand-Pressigny » (AMGP) est créée par des amateurs locaux : https://sites.google.com/site/37amgp/home

C’est cette association, toujours très active, qui permet au Musée du Grand-Pressigny de présenter une collection sans équivalent. A partir de 1953, le musée est transféré dans le Château (propriété du département d’Indre et Loire) et il sera complétement rénové en 2010.

En 1970, un nouveau dépôt est mis à jour fortuitement à « la Creusette » – Barrou.

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Sur une parcelle où une grande lame de 34.5 cm avait déjà été trouvée en 1932, Madame Geslin repère la flèche d’une lame de 27,5 cm dépassant d’un labour. Elle marque l’endroit d’un bouquet de fleur et le samedi suivant, l’AMGP procède à une fouille pour découvrir à 25 cm de profondeur un dépôt de 134 lames brutes. Le bloc de terre est alors extrait sur une profondeur de 90 cm et il sera déposé au Musée où son moulage est toujours visible.

Plus récemment, ce sont les fouilles d’habitats de « la Creusette » qui ont permis aux archéologues de mieux comprendre l’organisation d’un atelier de taille et les relations entre productions domestiques et grandes lames brutes.

Ces ateliers se comptent par dizaines dans la région et les témoins les plus visibles restent les nucléus qui ont été rejetés après le débitage des lames. La tradition locale a donné le nom de « livre de beurre » à ces nucléus aux bords crénelés qui rappelle celle des mottes de beurre fabriquées dans la région au début du 20° siècle.

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Chronologie des productions

Depuis plus de 30 ans, un inventaire est en cours pour les pièces en silex du Grand-Pressigny trouvées en dehors de la région. Cet inventaire recense en 2015 environ 6750 pièces sur un territoire que couvrent 5 pays (France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne et Suisse. Ces exportations hors de la zone de production se font en 3 phases dont 2 précèdent la fameuse technique des « livres de beurre ».

Première phase entre -3 300 et -3 000 ans : Les lames appointées.

Ce sont des lames de taille moyenne débitées sur des nucléus coniques (15 à 22 cm.). Sur ces lames, la partie distale est retouchée en pointe par pression alors que la partie proximale reste brute. On les retrouve dans les sépultures mégalithiques Bretonnes mais aussi dans un des villages du lac Chalain (Jura) daté autour de -3040 ans.

Deuxième phase entre -3 000 et -2 800 ans : Les poignards sur nucléus NaCAL.

Vers -3 000 ans, les tailleurs adoptent une méthode de débitage plus compliquée. Ils préparent un nucléus à « crêtes antéro-latérales » (NaCAL) en forme de parallélépipède. Sur ces nucléus, le débitage progresse depuis les côtés de la surface vers le centre et permet d’obtenir des lames de taille moyenne (15 à 22 cm) mais très larges. Ces lames sont minces, ont une flèche peu prononcée et une pointe en forme d’ogive arrondie. Deux de ces poignards retrouvés sur les rives du Lac de Clairvaux sont datés de -2 985 ans.

Dans cette nouvelle phase, si on peut parler de « poignards », ce n’est pas à cause de leur utilisation mais à cause de leurs caractéristiques. Ils sont produits sur des supports réguliers, ils sont symétriques, ils présentent une pointe, ils ont des bords régularisés et enfin un système de fixation ou de préhension qui garanti son emmanchement axial.

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Troisième phase entre -2 850 et -2 400 ans : Les poignards sur « Livres de beurre »

C’est la grande période des lames du Pressigny avec un pic vers -2 600 ans. Les nucléus « livre de beurre » exigent une préparation longue et minutieuse et surtout une très grande maîtrise technique mais permet d’obtenir des lames de 25 à 38 cm.

La technique des « livres de beurre »

La production de lames sur « Livre de beurre » est une affaire de spécialiste.

Il faut 2 à 3 heures pour préparer ces nucléus (mise en forme et débitage) et la chaîne opératoire compte plusieurs centaines d’enlèvements et plusieurs milliers de gestes. On distingue donc plusieurs étapes dont les premières se font sur place.

Débitage livre de beurre

Première étape, l’extraction des dalles de silex.

On creuse des fosses ou des tranchées dans les coteaux ou sur les plateaux pour sortir des grandes dalles de silex qui doivent être dégrossies. L’objectif est de donner une forme très régulière de 40 cm de longueur pour 15 cm de largeur et d’épaisseur. La particularité est que les tailleurs ne vont pas rechercher à réaliser les lames sur la tranche mais au centre de la face large du bloc.

Deuxième étape : le dégrossissage sur place.

Pour réaliser ces lames sur la face, il faut débiter avec un percuteur en silex de grands éclats afin de créer deux crêtes latérales au milieu desquelles seront débitées les lames. Cette étape demande beaucoup d’adresse car en quelques minutes, on peut facilement alléger une ébauche mais on peut aussi la briser.

Troisième étape : l’épannelage (sur place ou dans les villages).

On utilise la percussion indirecte avec un chasse-lame en bois de cerf qui est percuté par un maillet lourd. Peu à peu on dégage des éclats alternants à partir des crêtes latérales pour dégager sur la face de débitage, un relief convexe et bombé en axe transversal. C’est une étape longue (30 à 50 minutes) et pénible vu le poids de l’ébauche mais elle est indispensable pour obtenir sur le futur « plan de frappe » les 3 lignes régulières : la ligne médiane et les 2 crêtes latérales.

Quatrième étape : la préparation au détachement.

Le débitage des lames peut commencer car c’est là, juste sous le cortex, qu’on va trouver le silex le plus homogène et le grain le plus fin pour tirer les plus grandes lames. Mais avant d’être débitée, chaque lame doit être préparée en son point d’origine. Deux petits éclats sont tirés du plan de frappe pour créer une nervure en dièdre sur l’axe de la future lame. Cette nervure est ensuite piquetée avec un gros racloir pour ajuster l’angle que forment le dièdre et la surface de débitage. Elle permet aussi de régler l’épaisseur de la lame et de guider le détachement des lames.

Cinquième étape : l’agencement du débitage et le réépannelage.

La première lame peut enfin être débitée. Cette lame de crête mesure 4 à 5 cm de largeur pour une longueur maximum de 40 cm. Son négatif fait apparaître 2 nervures régulières sur lesquelles vont être tiré les 2 lames suivantes. On continue la même méthode pour obtenir en tout 6 à 7 lames avant que la surface de débitage ne devienne trop plate. Il va falloir donc réépanneler, c’est-à-dire enlever des éclats courts sur les crêtes latérales pour recréer une surface bombé et réaliser 2 à 4 lames supplémentaires sur une plus petite largeur. Sur les très gros nucléus, on pouvait même réaliser un autre réépanelage pour obtenir encore 2 dernières lames. Celles ci ne dépassaient pas les 20 à 25 cm car le nucléus était raccourci.

Par la suite, ces « livres de beurre » pouvaient être abandonnées ou reprises selon une méthode plus classique pour réaliser des lames courtes ou de simples éclats.

Poignards

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Organisation de la production et usage.

La taille sur « livre de beurre » demande des connaissances particulières, un grand savoir-faire et une attention constamment soutenue. Ce haut niveau implique un long apprentissage et des tailleurs compétents. On pense donc que chaque maître tailleur était certainement accompagné d’un apprenti devenant peu à peu compagnon en se préparant à le remplacer. On retrouve d’ailleurs sur certaines séries 10% à 15% de nucléus de moindre qualité qui pourraient être ceux des apprentis.

L’extraction des dalles de silex se fait parfois dans des zones peu denses en silex ou alors de qualité moyenne. Ce ne sont donc pas les tailleurs qui réalisent cette opération car ils se seraient d’abord concentrés dans les zones les plus favorables. On pense que ce sont souvent des agriculteurs locaux qui ont pu procéder eux-mêmes à l’extraction des dalles de silex, afin de les proposer aux tailleurs en échange de poignards. Ils pouvaient ainsi combiner l’extraction de dalles de silex et le défrichage de nouveaux secteurs à mettre en culture. Mais sur la durée d’extraction de ces dalles (400 ans), il y a sans doute des agriculteurs locaux qui ont pu aussi se spécialiser dans la production de lames pendant la saison estivale.

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Les dalles de silex  sont plutôt issues des coteaux et des plateaux). L’extraction se fait par creusement de fosses ou de tranchées avant de réaliser sur place le dégrossissage, la mise en forme des nucléus et le débitage des lames. On retrouve d’ailleurs le rejet de déchets qui ont servi à combler les fosses. Dans certains cas, les ébauches de nucléus, une fois dégrossies sur le lieu d’extraction, étaient transportées dans la proche vallée et regroupées dans des ateliers implantés à proximité des villages. C’est le cas pour l’atelier de « la Creusette » à La Guerche qui est à 500 mètres des lieux d’extraction.

Concernant l’usage de ces lames de silex, la tracéologie permet de dire que ce sont principalement des outils destinés à couper les céréales ou des tiges rigides. Ces poignards s’usent au fur et à mesure et devront être régulièrement retaillés. Les retouches modifient alors peu à peu la forme initiale et fragilisent le poignard qui fini par se briser. A partir des fragments, on pourra retailler des outils pour le travail du bois : scier, racler, écorcer, rainurer, polir, percer et parfois le travail des peaux ou de l’os.

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La circulation des lames.

L’inventaire en cours des pièces recueillies à plus de 25 km du Grand-Pressigny décompte 6 750 pièces dont 4 250 sont des poignards ou fragments de poignards (63%). On trouve aussi des outils sur éclats comme les « scies à encoches » (couteaux à moissonner emmanchés) qui circulent sur une zone plus proche des lieux de production (moins de 100 kilomètres).

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La plupart des poignards intacts sont retrouvés dans des sépultures. Dans les habitats, ce sont surtout des fragments qui sont souvent réutilisés en grattoirs, en racloirs ou en même en scies à encoches (mais sur lame cette fois ci). On observe sur ces outils de la vie quotidienne que le nombre de retouches est beaucoup plus important que pour le reste de l’outillage en silex. Il y a donc une économie particulière de ces outils que les communautés lointaines ne peuvent produire avec leur silex local. On cherche à les faire durer au maximum…

Dans les sépultures, les grandes lames sont souvent restés à l’état neuf ou sont très fraichement réaffutées. On voit même des caractéristiques très particulières comme le polissage des lames ou les magnifiques retouches par pression « en écharpes ». Il est évident que ces poignards ont une forte valorisation qui indique qu’il s’agit de pièces de prestige qui viennent renforcer l’affichage de leurs détenteurs. Certains de ces poignards portent aussi des traces d’usure bien particulières qui indiquent qu’ils ont été longuement portés dans un fourreau sans pour autant avoir été utilisés.

On pense que ces poignards auraient pu être diffusés dans le cadre de dons et contre-dons à motif social, mais aussi par petits paquets comme échange commercial contre d’autres biens comme le sel. Les dépôts de lames indiquent aussi que certains individus étaient en position d’en recevoir assez fréquemment.

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L’hypothèse actuelle de diffusion des lames, qui repose sur un savoir-faire de tailleurs souvent extérieurs à la région, distingue 3 cercles concentriques.

  • Une fraction des lames est remise aux agriculteurs locaux à titre de dédommagement pour l’extraction des dalles de silex et l’hospitalité pendant les 2 mois d’été qui correspondent à la saison de taille.
  • Une deuxième fraction est emportée par des habitants des régions voisines (dans un rayon de 100 km). Ils apportent avec eux des denrées alimentaires et des animaux et les échangent contre les lames brutes laissées par les tailleurs. Ils peuvent aussi glaner des lames cassées ou des éclats de taille pour en faire des petits outils ou pour les échanger de proche en proche.
  • Au-delà, la diffusion des lames ne peut résulter ni d’un échange de village en village, ni d’un approvisionnement direct pour les utilisateurs. Ce sont alors des grosses quantités de plusieurs centaines de lames qui sont diffusées au cours de véritables expéditions (100 lames = 15 kilos) et qui sont destinées à une autorité locale (un chef) pour être utilisées, redistribuées localement ou de nouveau échangées avec d’autres chefferies.

Cette diffusion n’est pas homogène et on remarque trois axes majeurs de circulation :

  • Vers le Sud de la Bretagne (une source de sel avérée)
  • Vers le Bassin Parisien puis en second lieu vers le Nord-Est et le Benelux
  • Vers le Jura (autre source de sel) puis la Suisse et le Dauphiné

Dans ces régions, chaque village peut recevoir une ou plusieurs lames par an.

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Ce sont donc des « maîtres-tailleurs » qui réalisent ses lames. En regardant de plus près les outils des habitats domestiques, on ne retrouve pas le savoir-faire technique de ces hommes. On peut donc imaginer que ces tailleurs étaient envoyés (avec leur apprenti) par la même autorité lointaine qui répartissait les lames.

Cette hypothèse est confirmée par le cahier des charges des lames produites. On recherche des lames « extraordinaires » dont la longueur, supérieure à 18 cm, ne peut être réalisée localement. Cette longueur impose un mode de débitage particulier et très couteux en matière première. On estime qu’à volume de silex identique, les tailleurs auraient pu produire 5 à 6 fois plus de longueur de tranchant en réalisant des lames 2 fois moins longues (de 15 cm vs 30 cm). De même, le mode d’emmanchement axial des poignards est moins optimisé qu’un emmanchement latéral (comme une scie à encoches) car il impose déjà une dizaine de cm le long de la poignée en bois.

Avec une diffusion « de proche en proche » ou par colporteurs, on aurait eu une plus forte tendance à réduire la taille, à augmenter le nombre de lames et in-fine à susciter la concurrence d’autres sites de production. Il fallait une norme forte, des autorités locales et le déplacement de « maîtres-tailleurs » pour diffuser ces grandes lames sur un tel périmètre.

Cela dit, les recherches récentes montrent la présence d’ateliers satellites. Sur le site de Vassieux-en-Vercors, découvert en 1970, on retrouve la technique des « livres de beurre » appliquée à des nucleus plus courts (16 à 25 cm) et permettant la production de 3 à 5 lames. Avec 5000 de ces nucléus, on estime une production de 15 000 lames…dont seule une dizaine de lames ont été identifiées !

Sur ces blocs de silex, la méthode de débitage sur des nucleus à 3 crêtes (comme à Spiennes) aurait été plus facile. On pense donc que pendant une cinquantaine d’année, un ou deux tailleurs seraient venus ici, débitant 50 à 100 livres de beurre par an.

Le même phénomène se retrouve avec le silex barthonien de la région Rémoise mais ici, les ateliers ne sont pas encore identifiés. Ils devaient être plus importants qu’à Vassieux car on a déjà inventorié une centaine de lames de poignards diffusés dans le Nord de la France, les Pays-Bas et la Rhénanie.

A côté de ces productions pérennes, on voit aussi des « amas saisonniers » de quelques dizaines de « livres de beurre » qui sont produites sur une ou deux saisons. C’est le cas dans les environs de Bergerac en Dordogne (2 amas) et à Mouthier-sur-Bohème en Charente.

Dans tous ces cas (ateliers ou amas saisonniers), ce sont bien des tailleurs formés au Grand-Pressigny qui ont cherché à reproduire les gestes et les techniques sur des nouveaux ateliers. On imagine, là encore, que ces nouveaux ateliers pouvaient être plus proches et plus pratiques pour des tailleurs qui ne résidaient pas (tous) en Touraine.

Typologie.

Au départ de la zone de production, ce sont des lames brutes et régularisées qui vont être exportées comme en témoignent le dépôt de 17 longues lames soigneusement retouchées découvertes en 1890 à Moigny-sur-Ecole (Essonne). Ces lames retouchées sont ensuite reprises localement pour leur donner des formes variées correspondant aux attentes locales : pisciformes, foliacées, losangiques, à languette…

La typologie est donc difficile à faire car elle dépend trop du degré d’usure de la pièce. Néanmoins on peut toujours distinguer les poignards « courts » réalisés sur nucléus NaCAL et des poignards « longs » sur « livres de beurre ».

Pour sortir de cette impasse, Ewen Ihuel a proposé en 2009 une typologie intelligente basée plutôt sur la base du poignard que sur sa lame. Il distingue 4 types de poignards

  • Type A : La base est constituée d’un talon qui peut être non repris (A1), en « anse de panier » (A2), rectiligne (A3) ou concave (A4)
  • Type B : La base est arrondie
  • Type C : La base présente une morphologie en « V » à retouches directes
  • Type D : La base présente une morphologie en « V » à retouches bifaciales

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Evaluations de la production.

Combien de lames ont pu être produites en 400 ans ? C’est Jacques Pélegrin sui propose un mode de calcul original pour évaluer un chiffre.

  • Sur une « livre de beurre », seule la partie extérieure du nucléus présente un grain assez fin pour être débité en longue lame. On débite donc en moyenne 10 à 12 lames sur chaque nucléus
  • Un tailleur expérimenté peut traiter 2 nucléus par jour (archéologie expérimentale).
  • La taille était une activité saisonnière et estivale et ne durait pas plus de 6 semaines (le tailleur ne travaillait pas par temps humide)
  • Chaque tailleur devait donc débiter 65 nucléus par saison
  • Il fallait au moins 3 tailleurs (et leurs apprentis) pour ne pas perdre le savoir faire.

Avec ces 3 tailleurs, on obtient donc environ 2 000 lames par an. Sur 400 ans, on arrive à 800 000 lames produites. Mais en imaginant un chiffre plus réaliste d’une douzaine de tailleurs spécialisés qui auraient produit 10 000 lames par an, on serait à 400 000 nucléus et 4 millions de lames. On voit que l’inventaire actuel ne représente au mieux qu’une année de production !

Pour confirmer ce chiffre, l’analyse des 134 lames du dépôt de « La Creusette » montre qu’il représente 15% à 20% d’un ensemble initial de 500 à 800 lames représentant 50 à 80 nucléus. On retrouve les mêmes volumes dans le dépôt de « la Guerche » qui est composé de 100 à 150 nucléus mais avec où se distinguent bien 2 tailleurs différents.

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Organisation sociétale et valeur symbolique

Avec les « maîtres-tailleurs », on est dans une organisation de « spécialistes rattachés » à une élite qui est courante en ethnographie. Le tailleur et sa famille ont la protection du chef qui reçoit chaque année son lot de poignards neufs qu’il pourra distribuer ou échanger. Avec tous ces poignards, on n’est pas dans la logique des dons et contre-dons diplomatiques car les pièces sont trop nombreuses.

On pense que la présence de nombreux poignards en Bretagne témoigne de l’importance des productions de sel qui étaient déjà la source de la richesse de ces communautés au Néolithique Moyen. Dans le Jura, les néolithiques auraient pu échanger avec ceux de la région des 3 lacs en Suisse du sel et des lames du Grand-Pressigny contre des denrées alimentaires ou des produits tissés. Enfin certains poignards auraient pu être offerts de chef en vassal pour marquer une distinction en tant que « fournisseur » de biens alimentaires ou autre.

Mais alors, si la valeur symbolique ne fait pas de doute, pourquoi certaines grandes lames montrent elles des traces d’usure ?

Il faut prendre en compte la dynamique de l’objet. La grande lame peut être avoir été acquise pour sa valeur sociale dans un premier temps mais année après année, quand les lames deviennent plus fréquentes, elles deviennent des outils plus courants qui peuvent être remplacées. La valeur d’échange passe alors du symbolique à l’utilitaire. On est sur un phénomène différent des grandes haches alpines du 5° millénaire qui ne seront produites qu’à quelques dizaines d’exemplaires par an.

Vers 2450 avant notre ère, cette demande pour de grandes lames semble s’arrêter assez subitement. Ce ne sont pas les poignards en cuivre qui peuvent l’expliquer car ils ne seront vraiment généralisés qu’au Bronze Ancien. Il reste donc encore beaucoup de mystère autour de ces merveilleux poignards à la couleur miel.

A lire : Revue archéologique du Centre de la France, N° 38 : L’Europe, déjà, à la fin des temps préhistoriques : Des grandes lames en silex dans toute l’Europe

A lire : Catalogue de l’exposition : Signe de Richesses – Inégalités au Néolithique.

 

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